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Immigration Politique

Associations regroupant des personnes issues de la même origine, repli identitaire ou tremplin pour la démocratie ?

6 juillet 2017 Barbara Herman

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Dans quelle mesure la vie associative des personnes d’origine congolaise, marocaine et turque vivant à Bruxelles est un incitant à la participation politique ? Loin d’encourager le repli communautaire dans une société clivée, les dynamiques associatives citoyennes, regroupant des personnes issues de la même origine, fonctionnent au contraire comme des tremplins pour la démocratie [1].

Suite à la présence de plus en plus importante de l’immigration en Belgique, le rôle que joue la vie associative des personnes issues de l’immigration a pris une place croissante dans les débats à la fois politiques, populaires et scientifiques. Dans ces différents cénacles, la thématique est porteuse de controverses. Certains acteurs défendent l’idée selon laquelle les associations regroupant des personnes de la même origine, appelées communément « associations de migrants », pousseraient au repli ethnique au sein d’une société divisée. Elles contribueraient au développement d’un sentiment de défiance envers les groupes dominants de la société et pourraient accroître des opinions antidémocratiques. D’autres acteurs avancent, au contraire, que la communauté associative des personnes issues de l’immigration faciliterait leur intégration sociopolitique au sein de la société d’accueil, car elle servirait de tremplin à leur intégration. L’objectif de cet article est d’analyser ce qu’il en est à Bruxelles, en prenant en considération les trois migrations non-européennes les plus importantes arrivées en Belgique à partir des années 1960, à savoir l’immigration congolaise, marocaine et turque.

Récoltées en 2010, les données utilisées, pour répondre à cette question, proviennent d’une recherche basée sur des questionnaires soumis à un échantillon représentatif des première et deuxième générations de personnes issues de ces trois migrations à Bruxelles. Au total,1243 personnes ont été interrogées.

La participation politique recouvre une large gamme d’activités. Elle est mesurée, ici, par le fait d’avoir pris part à au moins une activité politique au cours de l’année précédente (tel que le fait d’avoir contacté un acteur politique, de s’être engagé dans un parti politique, de participer à une manifestation, de boycotter des produits sur une base politique, etc.). À titre informatif, n’ont pas été prises en considération les activités politiques impliquant des revendications transnationales (par exemple, avoir manifesté pour une problématique concernant le pays d’origine). La participation associative, quant à elle, est mesurée à travers le fait d’être membre d’une association (ASBL) et/ou la participation à des activités dans une association, sans distinction de l’objet de l’association (par exemple, association sportive, culturelle, de défense des droits des animaux, de voisins, de jeunesse, religieuse, etc.).

Un tremplin vers la politique ?

La question qui se pose est donc de savoir si l’implication dans une association favorise ou non la participation politique des migrants. Les analyses statistiques montrent que parmi les personnes interrogées, celles qui sont actives dans une association ont une probabilité plus élevée d’avoir participé à au moins une activité politique que les autres et ce résultat est observé pour les personnes issues des trois migrations concernées. Plus précisément, les personnes d’origine congolaise, marocaine et turque qui sont actives dans une association ont une probabilité entre 1,9 à 3,8 fois plus grande d’avoir participé à une action politique que celles qui ne sont pas impliquées dans une association (tableau 1).

Tableau 1. Effets de la participation associative sur la participation aux activités politiques pour chaque origine [2]
Origine congolaiseOrigine marocaineOrigine turque
Participation dans une association 1,9 2,3 3,8
Nombre de personnes interrogées 408 422 413

Exemple de lecture du tableau : une personne d’origine congolaise active dans une association a une probabilité 1,9 fois plus grande d’avoir participé à au moins une activité politique qu’une personne d’origine congolaise qui n’est pas active dans une association.

Rôle du regroupement communautaire ?

Pour davantage clarifier le rôle que joue la vie associative dans la participation politique, il est utile de distinguer les associations selon leur nature. Nous l’avons notamment fait en prenant comme critère la composition des associations, en distinguant celles qui sont majoritairement composées de personnes provenant d’une seule origine (qu’elle soit congolaise, marocaine ou turque) de celles qui rassemblent des membres de diverses origines. Les analyses statistiques montrent que le fait d’être impliqué dans une association composée surtout de personnes issues de la même origine favorise davantage la participation politique des personnes issues de l’immigration que l’implication dans une association regroupant des personnes de plusieurs origines. L’effet est surtout présent pour les personnes d’origine turque. Celles-ci, lorsqu’elles sont actives dans une association regroupant à majorité des personnes d’origine turque, ont une probabilité six fois supérieure d’avoir signé une pétition, boycotté un produit ou encore porté un badge par rapport à celles qui ne sont pas actives dans un tel type d’association alors que celles qui sont impliquées dans une association au public d’origine mixte ont une probabilité seulement deux fois supérieure à celles qui n’y sont pas actives.

Tableau 2. Effets de la participation associative sur la participation aux activités politiques pour chaque origine en distinguant les associations de migrants des associations mixtes
Origine congolaiseOrigine marocaineOrigine turque
Participation dans une association regroupant des personnes de la même origine nationale 2,2 2,2 6,3
Participation dans une association ne regroupant pas des personnes de la même origine nationale 2,2 1,7 2,2
Nombre de personnes interrogées 408 422 413

Exemple de lecture du tableau : une personne d’origine congolaise active dans une association dont plus de la moitié des membres sont d’origine congolaise a une probabilité 2,2 fois plus grande d’avoir participé à au moins une activité politique qu’une personne d’origine congolaise qui n’est pas active dans un tel type d’association.

En conclusion, la thèse avançant que le regroupement communautaire pousse à l’institutionnalisation du repli ethnique dans une société divisée n’est pas vérifiée. Bien au contraire, ce regroupement, lorsqu’il est organisé sous une forme associative, peut constituer un tremplin effectif vers la participation à la vie démocratique au sein du pays d’accueil. Une explication de ce phénomène réside dans le fait que les associations procurent d’importantes ressources politiques à leurs membres, tant au plan de leur fonctionnement interne qu’externe. Elles exercent en effet une fonction externe permettant aux citoyens de participer à la vie collective, mais elles assurent également une fonction interne en permettant la socialisation politique de leurs membres. Ce faisant, elles constitueraient, en quelque sorte, des « écoles pour la démocratie ». Le monde associatif bruxellois offre ainsi des opportunités civiques remarquables aux personnes qui en font partie.

Notes

[1Ces analyses prennent place dans le cadre d’une recherche plus large intitulée “Vie associative et participation politique des personnes issues de l’immigration. Le cas des populations d’origine marocaine, turque et congolaise à Bruxelles”. Contacter l’auteure pour plus d’information.

[2Les analyses présentées dans les tableaux 1 et 2 ont des régressions logistiques. Ces analyses sont contrôlées pour le genre, l’âge, le niveau d’éducation, le fait d’avoir un emploi, la proportion de vie passée en Belgique et le fait d’avoir la nationalité belge. Les résultats sont présentés sous forme de odds ratio.Toutes les analyses sont significatives à un seuil de significativité́ fixé à 0.05.