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Richesses Politique Cadre de vie

Déplacer les pauvres pour réduire les inégalités ?

25 mai 2015 Mathieu Van Criekingen

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Les inégalités sociales ont une dimension spatiale. D’un pays, d’une région, d’un quartier, d’une rue ou d’un immeuble à l’autre, on observe dans l’espace l’inégale répartition des ressources sociales [1]. Pour autant, reconnaître la dimension spatiale des inégalités n’implique pas que l’on puisse remplacer la lecture des inégalités sociales par celle des inégalités spatiales. Une réduction des inégalités spatiales peut être obtenue par le déplacement de populations d’un territoire à un autre, sans réduire le moins du monde les inégalités sociales elles-mêmes. La question des quartiers pauvres ne résume pas celle de la pauvreté, pas plus que la question de l’inégalité entre territoires n’épuise celle de l’inégalité au sein de la société. Pourtant, la substitution de la question spatiale à la question sociale est aujourd’hui à la fois particulièrement en vue dans les débats sur les évolutions contemporaines des territoires et singulièrement doux à l’oreille d’un grand nombre de « décideurs » (« de gauche » comme « de droite »).

Ce raisonnement est construit sur un principe spatialiste, c’est-à-dire, qu’il « postule un rapport causal direct entre formes spatiales et pratiques sociales […] comme si le « cadre de vie » produisait et, donc, expliquait en grande partie les manières (bonnes ou mauvaises) de vivre » [2]. Sous cet angle, les questions sociales relèveraient d’abord de problèmes de configurations spatiales, appelant donc à une recette imparable : pour traiter les questions sociales, il faut transformer l’espace – c’est-à-dire requalifier les places publiques, rénover les quartiers anciens populaires, renouveler les ensembles de logements sociaux, redévelopper les friches désindustrialisées, etc. [3] Ces « solutions » constituent aujourd’hui la panoplie presque obligée de toute équipe dirigeante soucieuse de faire acte de « bonne gouvernance territoriale ».

Ce type d’argument est aujourd’hui très souvent utilisé par les pouvoirs publics , en particulier dans le domaine des politiques dites de « revitalisation » ou de « régénération » des quartiers d’habitat populaire, de centre-ville ou de banlieue. En intervenant là où les investissements privés sont peu présents, ces politiques publiques ambitionnent de « réparer » ou de « rééquilibrer » le territoire au nom d’une lutte contre les « ghettos » et de la promotion de la « mixité ». L’idée sous-jacente est que le profil des quartiers populaires pourrait ainsi être rapprochée du profil moyen des autres quartiers, faisant du coup baisser le niveau des inégalités (spatiales) dans la ville [4].

A Bruxelles, les discours prônant l’implantation d’un nouveau musée d’art contemporain en bordure de canal, dans un quartier populaire du centre-ville, donnent à voir un exemple particulièrement explicite de ce raisonnement :

Le musée doit utiliser le dynamisme créatif qui vit dans les quartiers du centre-ville de Bruxelles, et il doit être le moteur qui participe à l’élimination de l’inégalité sociale à Bruxelles [5].

En somme, il serait possible de soigner le social en intervenant sur le spatial. C’est encore ce que suggère le vocabulaire recommandant le « traitement » des quartiers populaires au moyen d’interventions ciblées sur le « cadre de vie » de ces territoires. Le cadre de vie, prétend-t-on, déterminerait les conditions de vie ou, plus platement : si le quartier va mieux, les gens iront mieux.

De nombreux chercheurs, sociologues, politologues ou géographes notamment, ont déjà souligné que ce raisonnement relevait d’une pensée magique qui confond distances spatiales et distances sociales. De même, les effets inégalitaires des opérations de « requalification », de « revitalisation » ou de « redéveloppement » de quartiers populaires ont été soulignés à maintes reprises, en particulier dans les analyses de la gentrification urbaine [6]. En effet, ces opérations impliquent souvent l’expulsion et la restriction d’accès des populations à revenus modestes et des activités économiques incapables de supporter des loyers plus élevés, qui sont alors contraintes de se replier sur d’autres espaces [7].

Malgré ses biais de principes et ses échecs sur le terrain, le traitement spatial des questions sociales n’en reste pas moins populaire chez les « décideurs ». Il permet en fait de combler le vide laissé par l’abandon des ambitions de réduction des inégalités sociales, constitutif du virage néolibéral depuis la fin des années 1970 [8]. Réactiver de telles ambitions demande de revenir à une lecture des inégalités comme produits de rapports de domination, eux-mêmes traduits dans des formes spatiales et des structures territoriales, à différentes échelles géographiques.

Notes

[1Pour aller plus loin : I. Backouche, F. Ripoll, S. Tissot et V. Veschambre (dir.), 2011, La dimension spatiale des inégalités. Regards croisés des sciences sociales, Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

[2J.-P. Garnier, 2010, Une violence éminemment contemporaine Essais sur la ville, la petite bourgeoisie intellectuelle et l’effacement des classes populaires, Marseille, Agone, p. 17.

[3voir aussi S. Tissot et F. Poupeau, 2005, "La spatialisation des problèmes sociaux", Actes de la recherche en sciences sociales, n°159, p. 4-9.

[4Pour l’exemple bruxellois, voir M. Van Criekingen, 2013, "La gentrification mise en politiques", Métropoles, 13, en ligne : http://metropoles.revues.org/4753.

[5M. Rijdams, Brussel Deze Week, n°1431, 19 juin 2014, p. 12 (traduction personnelle depuis le néerlandais).

[6Voir par exemple A. Clerval, 2013, Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale, Paris, La Découverte.

[7M. Van Criekingen, 2006, "Que deviennent les quartiers centraux à Bruxelles ? Des migrations sélectives au départ des quartiers bruxellois en voie de gentrification", Brussels Studies, 1, 1-20, en ligne : http://www.brusselsstudies.be/publications/index/index/id/27/lang/fr.

[8Voir par exemple J.L. Siroux et D. Zamora, 2014, ‘La lutte contre les inégalités, promesse oubliée de la lutte contre la pauvreté’, Pauvérité, 4, Forum Bruxellois de Lutte contre la Pauvreté.