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Richesses Travail Genre

Femmes précaires et pauvres à Bruxelles

Quand inégalités sociales et inégalités de genre se renforcent

25 novembre 2015 Laurence Noël, Marion Englert

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L’élaboration du dernier Rapport thématique de l’Observatoire de la Santé et du Social « Femmes, précarités et pauvreté [1] » fut l’occasion de souligner une nouvelle fois, les liens étroits entre les phénomènes de précarité, de pauvreté, inégalités sociales et inégalités de genre.

À partir d’une large problématique, supposant une démarche d’analyse globale et comprenant notamment de nombreux entretiens avec des femmes en situation de précarité/pauvreté et des professionnels de première ligne à Bruxelles, nous avons observé un renforcement entre inégalités sociales et inégalités de genre.

Des inégalités sur différentes dimensions de la vie

Tout d’abord, l’examen de la précarité et de la pauvreté sous l’angle de plusieurs « dimensions de la vie » (revenus, éducation, emploi, santé, logement …) montre que les femmes, tout comme les hommes, vivent divers types d’inégalités mais sont souvent différemment et parfois plus fortement touchées que les hommes.

En termes de revenus par exemple, les femmes rencontrées disposent de très bas revenus, quel que soit leur statut (employées à temps plein ou partiel, au chômage, à la retraite …). Leur revenu ne leur permet pas de vivre dignement, seules ou avec leurs enfants. Tout comme les hommes, les variations du statut socioéconomique de ces femmes montrent qu’elles se meuvent dans un espace de précarités où elles passent par exemple d’un statut d’employée au chômage, puis du chômage à celui d’allocataire du RIS [2], puis de l’article 60 au chômage, … De manière générale, les femmes disposent de revenus propres inférieurs aux hommes. Or, le taux de pauvreté (indicateur « phare » au niveau belge et international) est équivalent à Bruxelles pour les hommes et les femmes et masque donc ces inégalités de genre, car il est calculé sur base du revenu du ménage. Pourtant, la littérature et les entretiens ont montré qu’il n’y a pas de partage systématique des revenus au sein des ménages. Si l’on se base sur les revenus propres de chacun, le taux de pauvreté « individualisé » est trois fois plus élevé pour les femmes que pour les hommes en Belgique [3].

Face à l’emploi [4], la situation inégale des hommes et des femmes est également masquée par certains indicateurs les plus utilisés comme le taux de chômage. Par contre, le taux d’activité des femmes est nettement inférieur à celui des hommes. Cela s’explique en grande partie par le fait qu’elles demeurent, malgré certaines évolutions, encore largement en charge des activités de la sphère domestique et familiale. En Région bruxelloise, notamment du fait du manque de places en crèche accessibles, le taux d’emploi des femmes diminue dès l’arrivée du premier enfant et baisse graduellement avec le nombre d’enfants. L’emploi des hommes n’est, par contre, pas influencé par la présence d’enfants dans le ménage.

Quand elles ont un emploi, celui-ci est plus souvent précaire. Les femmes rencontrées se situent souvent dans un espace entre l’emploi et le chômage avec par exemple, des situations de travail occasionnel à la journée, très peu rémunéré. L’emploi à temps partiel est trois fois plus fréquent parmi les femmes que parmi les hommes en Région bruxelloise, et les inégalités salariales demeurent. Les inégalités dans la sphère domestique se retrouvent également dans la sphère professionnelle : on observe en effet une ségrégation horizontale importante, les femmes se retrouvant souvent dans des secteurs « fémininisés » et qui leur sont spécifiquement assignés (nettoyage, enseignement, secteurs du social et de la santé, petite enfance, …). Par exemple, elles représentent 95 % des travailleur(se)s du secteur des titres-services.

En termes d’éducation et de formation, les femmes précaires rencontrées sont peu diplômées ou/et elles ont eu peu accès à l’enseignement. Statistiquement, si les femmes bruxelloises entre 25 et 49 sont plus souvent diplômées du supérieur, on note également par rapport aux hommes, une proportion légèrement plus élevée de femmes qui ne sont pas scolarisées. Les femmes de plus de 50 ans ont en moyenne un niveau de diplôme moins élevé que les hommes. En outre, beaucoup plus de femmes que d’hommes recourent à des cours d’alphabétisation à Bruxelles : 70 % des personnes inscrites dans des cours d’alphabétisation organisés par la Fédération Wallonie-Bruxelles sont des femmes. Ces dernières présentent un profil particulièrement précaire : près de 90 % d’entre elles sont sans aucun revenu propre ou doivent vivre avec une allocation d’aide sociale ou un revenu de remplacement. Plus généralement, la formation fait souvent partie du parcours des femmes rencontrées, tantôt par choix, tantôt par injonction dans le cadre des mesures d’activation. Or, il s’avère que pour de nombreuses femmes, le fait d’avoir suivi une ou plusieurs formations ne permet pas toujours d’obtenir un emploi.

Rappelons que tant pour les femmes que pour les hommes, les inégalités sociales se répercutent en inégalités de santé : plus on est défavorisé(e), moins la santé est bonne du fait des différences de conditions de vie et d’accès aux soins. En outre, la santé sexuelle et reproductive (prévention, grossesse, contraception, soins…) implique souvent des coûts financiers, moraux et temporels particulièrement importants pour les femmes.

Durcissement de l’accès à l’aide sociale

Les parcours de demande d’aide sociale des femmes rencontrées représentent des marqueurs de l’évolution des formes de l’aide sociale [5] qui transparaissent notamment au travers de leurs difficultés d’accès et/ou de maintien de l’aide. Le durcissement des conditions d’accès à différents droits sociaux transparaît au travers de leurs témoignages. Si ce phénomène touche l’ensemble de la population quel que soit le sexe, les femmes rencontrent souvent des difficultés supplémentaires pour répondre aux exigences attendues pour percevoir une allocation (parce qu’elles sont, plus souvent responsables d’une série d’autres tâches au niveau de la sphère domestique et familiale, et plus souvent à temps partiel, cheffes de familles monoparentales, en formation, disposent de peu de revenus …).

Les exigences croissantes des politiques d’activation, de plus en plus présentes dans le champ de l’aide sociale [6], sont en elles-mêmes un facteur de précarisation. De manière générale, la conditionnalisation accrue des droits sociaux influence souvent négativement la situation de vie des femmes : délais importants d’octroi de l’aide, conditions trop restrictives empêchant d’y accéder, ou encore sanction éventuelle et exclusion des droits pouvant provoquer un appauvrissement important pour celles qui connaissent des situations déjà très précaires.

Vécu de la pauvreté pour les femmes

Enfin, lorsque l’on demande aux femmes elles-mêmes [7], d’estimer dans le cadre d’une situation précaire, si le vécu de cette précarité ou de la pauvreté est « plus dur pour un homme », « pour une femme », ou si « c’est la même chose », une majorité d’entre elles estime que les femmes sont surexposées. Elles identifient souvent des facteurs d’abord liés au genre mais qui ont un impact important sur la situation de vie et leur situation de précarité. Elles ont mobilisé de nombreux arguments pour expliquer en quoi elles ont plus de difficultés que les hommes en situation de précarité/pauvreté ou en général. Parmi ces arguments on retrouve notamment le fait que les femmes ont souvent davantage de responsabilités que les hommes et que le « devenir mère » implique une dimension morale et pratique à cette responsabilité (dépenses, besoins, temps, obligations, gestion de l’ensemble …). Elles se voient plus exposées aussi en raison de situations du contrôle et de paternalisme vécues en privé (contrôle, devoirs, attentes comportementales, rôles assignés, tâches domestiques, …). Elles sont bien souvent conscientes du fait qu’elles ont intériorisé ces normes sociales et rôles construits. Elles se voient enfin plus exposées en raison du fait qu’elles se perçoivent moins fortes physiquement et que cela les place en position de sujétion potentielle au sein du couple (avec parfois des situations de violences physiques).

Elles ont attiré l’attention sur le fait qu’être mère constitue en soi un facteur précarisant en raison de l’ensemble des responsabilités qui y sont liées et du risque ou du fait de se retrouver seule (87% des chefs de familles monoparentales sont des femmes en Région bruxelloise). Ce qui les expose ce sont aussi la double journée de travail, l’instabilité des situations familiales mais aussi les normes sociétales qui favorisent « le masculin » [8].

De cette manière, en partant de la question de l’expérience de la précarité « au féminin », les femmes rencontrées nous ont amené, à parti de leur vécu, d’autres manières de voir comment les inégalités de genre pouvaient renforcer un risque ou maintenir une situation de précarité ou de pauvreté.

De manière générale, ce Rapport a montré aussi une grande fragilité des situations avec de simples évènements de la vie (perte d’emploi, maladie, accident, séparation, divorce, décès, naissance, …) qui font (parfois) très rapidement « basculer » le parcours vers une situation précaire et ce, au moment même où l’on constate un renforcement des conditions d’accès aux droits et à l’aide sociale.

S’il semble trivial de le rappeler, ces constats et résultats vont à l’encontre des discours responsabilisants qui individualisent le « problème de la pauvreté » par le fait de laisser à la personne même, la seule responsabilité de sa situation.

Pour télécharger le résumé ou l’intégralité du Rapport « Femmes, précarités et pauvreté en Région bruxelloise :

Notes

[1Observatoire de la Santé et du social de Bruxelles, (2015) Femmes, précarités et pauvreté en Région bruxelloise, Cahier thématique du Rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté 2014, Commission communautaire commune : Bruxelles. Il s’agit du deuxième cahier du Rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté 2014 dont le contenu et la fréquence de publication (tous les deux ans) sont fixés par l’Ordonnance du 20 juillet 2006.

[2Revenu d’intégration sociale.

[3Meulders D., O’Dorchai S., Plasman R., Rycx F. (2011), Genre et revenu – Analyse et développement d’indicateurs. Belgian Gender and Income Analysis (BGIA), Institut pour l’égalité des femmes et des hommes.

[4Pour des analyses plus fines en termes d’emploi et de genre voir le dossier : Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles et Observatoire bruxellois de l’emploi (2015) Les femmes sur le marché de l’emploi en Région bruxelloise, Commission communautaire commune et Actiris : Bruxelles.

[5Prise ici au sens large : services classiques subventionnés de service public (CPAS, CASG, CAW…), associations (subventionnées, caritatives, …), institutions de Sécurité sociale (Onem, …).

[6Van Dooren G, Kuppens J., Druetz J., Struyven L. & Franssen A. (2011) Activation sociale, entre citoyenneté active et mise à l’emploi : une recherche exploratoire sur les pratiques en matière d’activation sociale au sein des CPAS belges, SPP Intégration Sociale, Lutte contre la Pauvreté, Economie Sociale et Politique des Grandes Villes, HIVA - Onderzoeksinstituut voor Arbeid en Samenleving, KU Leuven : Louvain.

[7Voir aussi, en introduction du Rapport, une synthèse des définitions de la précarité ou/et de la pauvreté par les femmes rencontrées.

[8Voir également dans le Rapport, les opinions parfois divergentes des femmes rencontrées sur cette question mais aussi, les recommandations que les femmes font aux représentants politiques.