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Cadre de vie Classes sociales

La mixité, c’est surtout pour les (quartiers) pauvres

19 juin 2017 Gilles Van Hamme, Pierre Marissal

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La mixité sociale est souvent posée comme une solution aux difficultés sociales rencontrées dans certains quartiers bruxellois. Cet article interroge ce postulat en questionnant les présupposés sur lesquels il repose et en montrant que les quartiers bruxellois sont presque tous mixtes. Enfin, alors que l’impératif de mixité s’impose surtout aux quartiers pauvres, cet article montre que la mixité sociale est similaire dans les quartiers les plus pauvres et les plus riches.

La question de la mixité sociale est fortement mobilisée par les acteurs publics de la Région de Bruxelles-Capitale (RBC). De façon générale, la mixité sociale est perçue comme une réponse adéquate au défi des inégalités sociales croissantes au sein de la RBC [1]. Dans le discours politique, l’absence supposée de mixité sociale entraine la nécessité de l’encourager, en particulier dans les écoles et dans les quartiers.

Ainsi, comme l’affirme Caroline Désir, responsable politique du Parti Socialiste,

A l’instar de ce que prévoit le projet de PRDD [2], le développement de Bruxelles doit se fonder sur une densification maîtrisée, une mobilité durable, un renforcement de la mixité sociale et sur la possibilité, dans le cadre d’une ville multipolaire, d’offrir à chaque Bruxellois les services de proximité nécessaires à l’épanouissement de chacun. [3]

La supposée homogénéité sociale des quartiers pauvres a aussi été soulignée comme une des causes de la « radicalisation des quartiers », et serait donc à l’origine des dérives terroristes d’un certain nombre de jeunes bruxellois. Ainsi, on a pu lire dans la Libre Belgique, « L’ancien bourgmestre de la commune de Molenbeek, Philippe Moureaux (PS), a déclaré avoir ’peut-être été trop prudent en matière de mixité sociale’ lors d’une intervention télévisée sur la chaîne française France 2 jeudi soir. » [4]

Dans le même ordre d’idée, pour Charles Piqué, bourgmestre de Saint-Gilles,

La seule solution, c’est la mixité. Spatiale, sociale, culturelle. Comme à Saint Gilles, où se mélangent Portugais, Espagnols, Polonais, Maghrébins, Asiatiques, Français : dans ma commune on brise l’enfermement mental. [5]

Le résultat est que cet impératif de mixité dicte donc nombre de politiques en RBC ou ailleurs. D’un point de vue politique donc, le discours sur la mixité se traduit de plus en plus souvent par la volonté de traiter par des politiques territorialisées des difficultés sociales [6]. C’est par exemple l’objectif explicite du « décret mixité » dans l’enseignement qui vise à assurer une diversité sociale au sein des écoles de la Communauté française. L’action publique sur les logements est elle aussi pensée en termes d’impératif de mixité sociale, comme l’indique la rénovation du quartier Brunfaut à Molenbeek :

Le quartier a besoin de ces rénovations et d’être transformé, explique l’échevin du Logement, Karim Majoros (Ecolo). Aujourd’hui, il souffre d’une image négative sans mixité sociale. [7]

Sur quoi s’appuie la conviction très partagée que la mixité sociale produirait des effets positifs dans de nombreux domaines ?

D’un point de vue théorique, cette conviction s’appuie sur le concept d’ « effet de lieu ou de quartier » qui stipule que la concentration géographique des difficultés sociales renforce ces difficultés au niveau individuel, par exemple dans le domaine de l’emploi [8]. Autrement dit, résider dans un quartier pauvre diminuerait votre chance de trouver un emploi. Pourtant, il n’existe aucun consensus scientifique sur cette question : l’effet de lieu pose un certain nombre de questions théoriques et s’avère difficile à isoler sur le plan empirique. D’un point de vue théorique, notons d’abord que les processus sociaux à l’origine d’éventuels effets de quartiers sont souvent mal identifiés. Plus fondamentalement, en mettant l’accent sur les effets de quartier, on occulte la question des inégalités entre riches et pauvres dans notre société. De plus, bien que l’on vise à la mixité sociale, on ne s’attaque pas non plus aux processus qui séparent les groupes sociaux au sein d’une ville, en particulier le coût de l’immobilier [9]. D’un point de vue empirique, si certaines études mettent en évidence des effets de quartiers, ces effets sont le plus souvent très modérés en comparaison des déterminants sociaux classiques, telle que l’origine sociale des individus [10].

Un autre problème est plus simplement celui de la mesure de la mixité sociale à Bruxelles au niveau des quartiers. Les quartiers pauvres sont-ils vraiment moins mixtes que les autres ?

Le graphique et la carte ci-dessous permettent de répondre à cette question compliquée. Le graphique ci-dessous classe les secteurs statistiques (quartiers) de la Région de Bruxelles-Capitale en 10 groupes depuis les plus pauvres jusqu’aux plus riches et examine pour chacun des 10 groupes leur composition sociale des plus défavorisés aux plus favorisés [11]. Par exemple, la courbe verte montre la part des pauvres (ceux situés dans le quart le plus pauvre de la population) en fonction du niveau moyen des quartiers : sans surprise, plus on va vers la droite du graphique, c’est-à-dire vers les quartiers riches, moins la proportion de pauvres est élevée. Ce graphique met d’emblée en évidence la diversité sociale au sein des quartiers bruxellois, à l’encontre de l’idée qu’il existerait de véritables ghettos de pauvres à Bruxelles : dans les quartiers les plus pauvres par exemple, près de 40 % de la population n’appartient au quart le plus défavorisé de la population, et inversément dans les quartiers les plus riches. La courbe rouge propose une mesure synthétique de mixité des revenus par groupe de quartiers : elle montre que la mixité sociale est relativement élevée dans tous les types de quartiers à Bruxelles mais aussi qu’elle est la plus faible dans les quartiers les plus pauvres et les plus riches.

Graphique 1. La diversité (mixité) sociale des quartiers à Bruxelles selon le niveau socio-économique des quartiers, autour de 2010
Note : les quartiers sont classés des plus pauvres (à gauche) aux plus riches (à droite). Les courbes reprennent la part des 4 catégories sociales (des 25 % les plus pauvres aux 25 % les plus riches) dans chaque type de quartier. La courbe noire synthétise la mixité sociale dans chacun des quartiers.

C’est aussi ce que montre la carte, qui indique que l’homogénéité sociale est élevée dans le croissant pauvre mais l’est encore plus dans de nombreux quartiers du cadrant sud-est de la ville, qui sont, dans certains cas extrêmes, des ghettos de riches.

Carte 1. Les écarts socio-économiques moyens entre les individus d’un même quartier à Bruxelles, autour de 2010
Note : la mesure de la mixité sociale est identique à celle utilisée pour le graphique.

Si maintenant, on vise à évaluer la mixité non plus en termes sociaux mais par exemple en termes d’origine nationale, on peut s’interroger sur ce que serait un quartier mixte. Du point de vue des origines, le vieux-Molenbeek peut difficilement être considéré comme « culturellement » non mixte car c’est bien dans ce type de quartiers que l’on rencontre le plus grand nombre de nationalités et d’origine nationale différentes. Est-ce à dire qu’un quartier mixte devrait être un quartier avec « suffisamment de Belges » ? Mais comment définir les Belges ? On voit que la notion de « mixité culturelle » peut rapidement mener à une impasse sauf à expliciter des normes en matière de mixité des origines !

Dans ce cadre, la question est aussi de comprendre pourquoi l’impératif de mixité ne s’impose qu’aux quartiers pauvres, alors que les quartiers riches ne sont pas plus mixtes socialement. Dans les faits, l’impératif de mixité sociale qui s’impose aux quartiers pauvres se superpose à d’autres dynamiques. En effet, alors que les quartiers du croissant pauvre sont les plus denses à Bruxelles, l’impératif de mixité sociale, c’est-à-dire l’accueil de nouvelles populations à revenus moyens, se superpose à une croissance démographique plus élevée que la moyenne au cours des 15 dernières années – alors même que les quartiers riches avaient une croissance démographique beaucoup plus modérée – et au rôle effectif que ces quartiers jouent dans l’accueil des nouvelles populations immigrées originaires des pays pauvres [12].

En conclusion, il nous semble d’abord que les politiques territoriales favorisant la mixité sociale ne pourront avoir au mieux qu’un effet relativement modéré sur les dynamiques sociales dans les quartiers pauvres de Bruxelles. Si toutefois il existe un consensus politique pour favoriser la mixité sociale, elle ne pourra être mise en œuvre qu’à travers une politique très volontariste dans la mesure où une telle politique doit s’opposer à l’ensemble des mécanismes de ségrégation entre les groupes sociaux dans l’espace urbain, en particulier à travers le coût de l’immobilier. Jusqu’à présent, les pouvoirs publics n’ont pas pris la voie de telles politiques, à travers par exemple la construction massive de logements sociaux dans les quartiers riches.

Notes

[2Plan Régional de développement durable.

[7Le Soir.

[8DUJARDIN C., SELOD H., THOMAS I. (2008), « Residential Segregation and Unemployment : The Case of Brussels », Urban studies, vol. 45, nº 1, pp. 89‑113 ; Gilles Van Hamme, Isaline Wertz et Valérie Biot, « La croissance économique sans le progrès social : l’état des lieux à Bruxelles », Brussels Studies [En ligne], Collection générale, n° 48, mis en ligne le 28 mars 2011, consulté le 25 avril 2017. URL : http://brussels.revues.org/850 ; DOI : 10.4000/brussels.850 ; Pour une vision plus comlète voir van Ham, M., Manley, D., Bailey, N., Simpson, L., Maclennan, D. (Eds.), Neighbourhood Effects Research : New Perspectives, Population studies, 2012.

[9Voir Tom Slater, « Your life chances affect where you live : a critique of the cottage industry of neighbourhood effects research, International Journal of Urban and regional research, vol. 37, Mars 2013, 367-87.

[10Voir par exemple Musterd, Andersson, « Employment, social mobility, and neighbourhood effects : the case of Sweden », International Journal of Urban and regional research, vol.30, mars 2006, pp. 120-140.

[11L’indice socioéconomique est construit sur base des ménages liés aux enfants dans l’enseignement francophone. Cet indice n’est pas celui du revenu mais un indice synthétique plus stable qui reprend le revenu équivalent du ménage de l’élève, la part des actifs occupés parmi les adultes du ménage, la part des ouvriers parmi les actifs occupés du ménage, la part, parmi les actifs occupés du ménage travaillant dans le tertiaire, de ceux qui travaillent dans un sous-secteur de faible qualification moyenne, le recours du ménage à une aide sociale auprès du Centre Public d’Action Sociale, l’absence dans le ménage de diplômé du secondaire supérieur au moins et la présence dans le ménage d’un diplômé au moins du supérieur au moins.

[12Van Hamme, G., Grippa, T., & Van Criekingen, M. (2016, mars 21). Mouvements migratoires et dynamiques des quartiers à Bruxelles. Brussels studies,(97).