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Education Classes sociales

Le système éducatif belge : un point de vue de jeunes en difficultés

16 octobre 2017 Catherine Laviolette

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Cet article est tiré du rapport d’une recherche réalisée auprès d’une centaine de jeunes (18-30 ans) en situation de (grandes) précarités. Les récits de ces jeunes ayant vécu des parcours sociaux spécifiques, parfois très difficiles (vécu dans la rue, séjour en IPPJ, violence familiale, toxicomanie,…) ont été recueillis lors de groupes de parole au sein de villes et villages wallons. Le propos était de réfléchir ensemble à la capacité ou les possibilités qu’ont les jeunes (selon eux) « d’être un acteur dans la société et de se prendre en charge dans les différentes dimensions de sa vie ».
De nombreux thèmes ont été abordés dans cette recherche qualitative sur le vécu, les réalités, les difficultés et les ambitions de ces jeunes. Nous nous intéresserons ici à la problématique du système éducatif. De la violence symbolique provoquée par un système qui exclut à la violence physique et psychologique de ceux qui le subissent, nous exposerons la scolarité telle qu’elle peut être vécue et rapportée par ces jeunes.

Un point de départ inégal, l’environnement familial

A l’écoute des jeunes dans les groupes de discussion, nous avons perçu que dès le début de la scolarité, il y a une inégalité évidente dans l’intérêt développé par rapport à l’apprentissage. L’environnement familial a donc un impact certain sur la scolarité des jeunes. Même si dans quelques rares familles, les parents ont encouragé et suivi leurs enfants.

Ouais sur cinq, je suis le seul qui a continué à aller à l’école, à poursuivre son chemin quoi. Ouais c’est mon caractère. De un, je voulais déjà continuer l’école parce que ça m’intéressait aussi. Mais de deux, je me dis plutôt que de rien foutre chez moi autant m’occuper à l’école. (S., G de 24 ans)

Ouais là je faisais du vrai tourisme. Et fin voilà. Fin ma mère elle était derrière moi toujours me pousser pour aller à l’école, à l’école. Mais heu fin si toi tu ne veux pas ben…. (J., F de 19 ans)

Si chaque parcours reste personnel et particulier, le constat est unanime : naître dans une famille précarisée et/ou fragilisée pour de multiples raisons marque les jeunes dans leur progression scolaire, même si un petit nombre réussit.

Moi j’étais dans une école, on va dire, de riches. Moi j’avais pas les mêmes points que les autres parce que mes feuilles je les faisais à la main alors qu’eux ils avaient un ordinateur et une imprimante. (M., G de 27 ans)

Pour la grande majorité des autres, dès le début, la scolarisation est imprégnée par le désengagement car ils n’ont rien à faire à l’école, ils n’y trouvent pas de place reconnue et c’est ensuite le cycle de l’inattention, de l’ennui et du tapage qui perturbe et irrite les professeurs :

Non, à l’école, j’dormais su’l’banc moi ! Ou alors je foutais le bordel, moi, hein ! (J., G de 26 ans)

Moi j’aimais surtout m’y amuser, en fait. Je m’amusais beaucoup ! (J., G de25 ans)

Suite à ces comportements, quelques jeunes ont été « balancés » comme ils disent, vers l’enseignement spécial ce qui les a marginalisé davantage.

On me voulait plus nulle part ! Alors t’es parqué ! (J., G de 26 ans)

J’étais la tête de turc à l’école primaire ; on m’a lié sur une chaise, c’était de la torture et puis on m’a rejeté à l’école spéciale. (C., G de 24 ans)

Cette analyse conforte la profonde inégalité qui règne dans le milieu scolaire. En outre, certains jeunes ont rapporté leur renvoi en enseignement spécial parce qu’ils perturbaient trop la classe [1]. Ce type de rejet du système « normal » laisse des traumatismes importants chez ces jeunes qui en gardent une profonde amertume, une honte de soi, voire pour certains une « rage sans fond ».

Le décrochage scolaire

Le nombre de jeunes qui ont décroché de l’école de manière prématurée et qui gardent souvent un profond regret interroge, à la fois sur la place qui leur est faite (ou pas) dans le système éducatif et sur l’intérêt qu’ils développent (ou pas) par rapport aux voies d’apprentissage proposées par le système scolaire en Wallonie.

Dans le cas du décrochage scolaire, ce que disent les jeunes dans la recherche met en lumière, l’absence quasi systématique de réactions du système scolaire lors du décrochage du jeune. Les absences se succédant et s’accélérant, les jeunes ont déclaré avoir été rarement interpellés pour comprendre ce qui se passait. Par contre lorsque la direction a décidé de renvoyer l’élève, rien ne semble avoir été mis en place pour l’accompagner, tenter de le réintégrer ou de trouver une solution scolaire qui lui conviendrait mieux. « C’est aux parents de faire appel » rétorque-t-on dans le milieu scolaire, mais la désaffiliation familiale est déjà une caractéristique de ces jeunes : comment les parents feraient-ils appel alors qu’ils ne font plus partie de la vie de leur jeune ou qu’ils ne sont pas ou plus en capacité, pour diverses raisons, de suivre leur enfant ?

Ainsi, pour beaucoup de jeunes des groupes de paroles, l’école a perdu tout intérêt et c’est le décrochage et puis souvent le monde de la rue qui ont pris le dessus, surtout pour les garçons.

J’ai pas accroché avec l’école, j’ai décroché. Et puis décrochage scolaire, tu restes dans la rue. Quand tu restes dans la rue, t’as besoin d’argent pour vivre… (S., G de 27 ans)

Et après quelques années, pour ceux qui n’ont pas basculé davantage dans des conduites extrêmes (auto-destruction, délinquance et violence, départ en Syrie), c’est le regret qui est le sentiment le plus partagé par ces « décrocheurs et décrocheuses » du monde scolaire.

Pfff ce serait à refaire, j’aurais été plus droite dans les études quoi. J’ai un peu déconné hein. Parce que je suis pas un âne quand même, j’ai un peu fait l’âne à l’école. (S., F de 28 ans)

Ouais. J’ai arrêté en 6ème secondaire. Je regrette. (M., G de 24 ans)

Et derrière les remords exprimés par les jeunes sur leur parcours scolaire, se trouve la prise de conscience d’une série de coercitions sociales qui rend leur regard sur l’enseignement encore plus impitoyable. En effet, dans le regret exprimé par ces jeunes transparait une double sanction du système scolaire, sur les bancs de l’école mais également sur le marché du travail ou le jeune sans diplôme sera à nouveau lésé.

L’école de la violence

La recherche démontre que pour les jeunes, l’école est le deuxième lieu –après la famille- où il subit la violence sociale souvent incarnée par la discrimination, le rejet voire l’exclusion.

Pour certains, le parcours scolaire c’est l’expérience de la violence « bête et méchante » qui enserre dès le plus jeune âge et qui, jamais sanctionnée par les adultes, finit par œuvrer inlassablement au renforcement de la violence et de la brutalité. Ainsi, l’histoire de « ma couille [2] », jeune homme de 26 ans issu d’un milieu très précaire au corps marqué par l’obésité, les piercings, les tatouages.

« A l’école ici, y en a un qui m’avait frappé hein le fils du médecin qui habite dans la rue là. Mais il me frappait hein ! Ils profitaient, ils se mettaient tout le temps en rond avec les autres et ils profitaient hein ! […] Ils ont profité quand, quand, quand t’es …quand t’es petit ils en profitaient de te maquer dessus. Ils étaient toute une bande. »

Très tôt il est stigmatisé par les enfants de classes sociales plus aisées et c’est l’escalade, la ronde de la violence qui s’installe créant rancœur et désir de vengeance.

Je lui ai fracassé sa gueule hein. Et comme il faut hein ! Et j’l’ai esquinté comme il faut, hein, c’lui-là, hein, putain ! Et j’ai fait des heures et tout, et j’ai été au tribunal et tout avec ça hein. ! […] C’était ma vengeance. Ici, il me frappait quand j’étais p’tit, ici à l’école ! Et il y en a encore 2 ou 3 que je dois encore comme ça. Crapule, moi, quand j’ai, quand j’ai quelqu’un dans le collimateur, je l’ai !

Cette histoire n’est pas isolée, plusieurs jeunes ont exprimé avec beaucoup de froideur l’explosion de leur violence parfois de nombreuses années après les faits vécus à l’école. Ce phénomène reste encore bien trop tabou mais cela ne fait aucun doute qu’il participe selon nous à la violence dans les quartiers qui apparaît aux adultes de plus en plus gratuite et exacerbée, à l’autodestruction de certains jeunes par la prise de drogues et d’alcool, aux conduites à risque, mais aussi pour certains au départ en Syrie ou l’adhésion à des groupes d’extrême droite et néo-nazis.

Regards sur l’enseignement : un regard dur et intraitable

C’est un tout en fait. Tout qui fait que voilà moralement ça…, on va à l’école, on se fait dire : oh les gars vous puez la merde, vous êtes des pauvres. Vous avez des chaussures toutes cassées. En plus vous êtes des ânes. […] Et pour les gens on est rien. Psychologiquement ça pète les gens, ça peut casser des gens hein. Voilà c’est ça, c’est tout, tout tout est lié en fait. Tu sors de là, tu pues la merde alors heu tu sers à rien, même ne vas pas à l’école, ça sert à rien, pourquoi faire ? Quand même tu vas y aller, t’auras pas de travail. Y en a plein qui pensent comme ça hein : pourquoi je vais à l’école, quand même j’aurai pas de travail. (J., G de 27 ans

Ainsi, à part quelques exceptions, la majorité des jeunes interrogés ne se sont pas sentis accueillis et accompagnés par le monde de l’école et celui des adultes. Même les quelques-uns qui ont obtenu un diplôme ou qui sont encore en cours de formation n’y trouvent pas une place particulière où se développer et apprendre l’autonomie, mais bien un lieu où la compétition et la différenciation les rejettent.

Entre parcours chaotiques et désaffiliations scolaires, les jeunes vivent des situations très diverses, mais leur discours est éloquent par rapport à ce parcours scolaire qui les a, pour la plupart, exclus davantage des milieux et des structures de formation. Certaines familles déjà largement disqualifiées face à l’école ne sont pas en mesure d’accompagner leurs enfants et leurs adolescents. C’est alors pour certains le repli, le désintérêt et/ou le chahut perturbateur et dérangeant qui peut les mener à l’enseignement spécial, au décrochage scolaire parfois très jeune et/ou au monde de la rue. Pour d’autres, ceux qui se sentent le plus discriminés par leur origine sociale et/ou culturelle, le rejet peut engendrer une escalade dans la violence contre soi-même ou envers les autres qui représentent la réussite et l’intégration sociale.

Pour cette tranche d’âge de 18-29 ans, la scolarité est déjà loin et pour deux tiers des jeunes de l’étude, elle s’est soldée par un lourd échec parfois dès 13-14 ans, ce qui a souvent imprégné négativement leur identité et leur image de soi. Pour beaucoup, la confiance en eux est altérée et celle dans les adultes aussi.

Entre colère, impuissance et résignation, les jeunes rencontrés dans la recherche racontent ce domaine de leur vie qui les laisse pour la plupart sur le côté, en marge du système qui avance désormais sans eux.

Notes

[2Nom que nous renvoyons, tel un clin d’œil à ce jeune qui dès le début de la recherche nous a surnommé de ce titre sincèrement honorifique et affectueux.