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Richesses

Les Bruxellois et les Wallons sont-ils davantage des assistés que les Flamands ?

12 novembre 2018 François Ghesquière

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Cet article est tiré de d’une encyclopédie visant à déconstruire les idées reçues sur la pauvreté et publié par la Forum Bruxellois contre les inégalités.

Comme beaucoup de notions en sciences humaines, il n’y a pas une définition unique et universelle de l’assistance. Cependant, on peut identifier quelques éléments communément admis comme caractérisant ce concept. D’abord, l’assistance est une aide accordée en fonction de la situation de besoin – c’est-à-dire, il faut que la personne soit en situation de pauvreté pour prétendre percevoir l’assistance. Ensuite, c’est une aide accordée en dernier recours, quand la personne ne peut pas prétendre à d’autres ressources. Il s’agit donc généralement d’aides accordées à des personnes triplement exclues : celles qui n’ont pas accès à un emploi, qui n’ont pas accès à la sécurité sociale et qui ne peuvent pas compter sur la solidarité familiale. Enfin, il s’agit souvent d’aides qu’il faut demander expressément (et qui nécessitent un certain accompagnement-contrôle social) : on ne perçoit pas l’assistance sociale si l’on ne l’a pas demandée. En conséquence de ces différents éléments, l’assistance sociale est souvent stigmatisante. Nombreux bénéficiaires potentiels hésitent à la demander en raison d’un sentiment de honte ou d’humiliation.

En Belgique parmi les différentes allocations existantes, l’une peut être considérée comme typique de l’assistance sociale : le revenu d’intégration sociale (RIS). En effet, pour percevoir le RIS, il faut ne pas avoir accès à un emploi (suffisamment) rémunéré, ne pas (ou ne plus) avoir accès à la sécurité sociale (allocation de chômage, mutuelle, invalidité...) et ne pas pouvoir compter sur l’aide familiale (conjoints, parents...). En outre, pour bénéficier de cette aide, il faut savoir qu’elle existe, vouloir en bénéficier (il peut être humiliant d’être pointé comme « pauvre »), faire une demande expresse et que le CPAS accepte de l’accorder après une enquête sociale.

Il est important de préciser que les allocations de chômage ne correspondent nullement à la définition de l’assistance développée ci-dessus. Le chômage fait partie de la sécurité sociale. Il repose sur le concept d’assurance sociale couverte par une cotisation. L’idée de perception d’une aide de dernier recours en raison d’une situation de pauvreté lui est étrangère. Même si, dans l’air du temps, on décrit souvent les demandeurs d’emploi comme des assistés, cette confusion est un non-sens sociologique.

Si l’on mesure l’assistance par la perception d’un revenu d’intégration chez les 18-64 ans [1], on constate que le taux de RIS mensuel moyen est, en 2016, de 5,31% à Bruxelles, 2,89% en Wallonie et 0,89% en Flandre. On doit donc constater qu’il y a proportionnellement plus d’assistés en Wallonie et (surtout) à Bruxelles qu’en Flandre. [2]

En réalité, la question implicite de cette idée reçue n’est pas celle de la proportion d’assistés, mais celle du niveau de responsabilité de l’assistance : Bruxelles et la Wallonie sont-elles responsables du fait qu’une part plus importante de leur population est assistée ? Autrement dit, les facteurs qui expliquent ces différences renvoient-ils, ou non, à la responsabilité des institutions ou des populations des différentes régions ?

Même s’il est difficile d’apporter une réponse définitive et totalement objective à cette question [3], on peut affirmer que ces différences de taux d’assistance renvoient essentiellement à des différences structurelles géographiques et historiques entre les régions. La Région wallonne, qui comprenait de nombreuses industries lourdes, principalement dans le sillon Sambre et Meuse, a été plus durement touchée que la Flandre par la désindustrialisation. La situation de Bruxelles s’explique par son caractère de région exclusivement urbaine (les villes sont les zones les plus touchées par la pauvreté en Belgique). Il en résulte des taux de chômage plus élevés et des taux d’emploi plus bas dans ces régions. Ce qui a pour conséquence que plus de personnes (celles qui n’ont pas – ou plus – accès à la sécurité sociale) doivent recourir à l’assistance sociale. De plus, si l’on s’intéresse à l’évolution du taux d’assistance dans les différentes régions, on observe aussi que les facteurs déterminants sont structurels. Il s’agit avant tout de la crise économique et de la réforme de la sécurité sociale limitant dans le temps les allocations d’attente – rebaptisées à l’occasion allocations d’insertion. Ainsi, comme on le voit sur le graphique, en Wallonie et à Bruxelles, le taux de RIS a augmenté légèrement depuis 2008 et radicalement depuis 2015. [4]

Évolutions des taux de RIS par Région

Quand on discute de l’assistance, il arrive souvent que l’on pointe la responsabilité des assistés eux-mêmes. Compte tenu de ces éléments structurels, il est difficile de considérer que chacun est pleinement responsable de sa situation sociale. Ainsi, on sait aussi qu’en raison des nombreux mécanismes de reproduction des inégalités, un enfant de père sans emploi a lui-même 16 fois plus de chances qu’un enfant de cadre supérieur de devenir sans emploi plutôt que cadre supérieur [5]. En outre, de nombreux éléments montrent que dans leur recherche d’emploi, le comportement des Bruxellois et des Wallons n’a rien de passif. Par exemple, les wallons se déplacent plus loin que les flamands pour aller travailler. [6] De manière plus générale, si l’on pointe la responsabilité des assistés eux-mêmes, pourquoi les distinguer selon les Régions ? Ne faudrait-il pas culpabiliser tous les assistés et féliciter tous les non-assistés, indépendamment de leur région de résidence ? Dans cette perspective, pourquoi l’ensemble des Wallons et des Bruxellois seraient-ils responsables des assistés de leur région ?

Terminons par une démonstration par l’absurde. Si les différences de niveau d’assistance entre régions posent problème, dans un monde idéal ne faudrait-il pas que chaque région ait une proportion d’assistance identique ? Mais serait-il juste et pertinent d’avoir autant de personnes assistées à Knokke-Heist qu’à Seraing ? Non. Il est normal que l’assistance soit plus développée là où les besoins sont plus importants – c’est-à-dire là où la pauvreté est, pour des raisons structurelles, plus répandue. La question de l’assistance, parce qu’elle est fondée sur le concept de citoyenneté (chaque citoyen à droit à un minimum vital), nécessite d’être pensée (tout comme la citoyenneté) au niveau national.

Notes

[1À l’exception de quelques cas très particuliers, les mineurs ne peuvent recevoir le RIS. En raison d’une aide financière spécifique aux personnes âgées (la GRAPA), très peu de 65 ans et plus bénéficient du RIS. C’est pourquoi nous mesurons le taux de RIS chez les 18-64 ans. Notons aussi que l’aide financière équivalente au RIS est prise en compte dans les chiffres cités. Sur ce taux, voir : https://www.iweps.be/indicateur-statistique/part-de-revenus-dintegration-chez-18-64-ans/

[2Notons que l’image est un peu différente quand on s’intéresse aux personnes âgées. Chez les plus de 65 ans, c’est la Grapa qui fait figure d’assistance – même si la dimension demande expresse est quasiment absente de cette mesure. La distribution des taux de Grapa diffère de celle du taux de RIS : Bruxelles a un taux de 11,32%, la Wallonie a un taux de 5,71% et la Flandre un taux de 4,54%. Même si l’ordre des Régions est le même, la différence entre la Wallonie et la Flandre est bien moins importante et jusqu’en 2011 le taux flamand était supérieur au taux wallon. Sur ce taux, voir : https://www.iweps.be/indicateur-statistique/part-de-grapa-chez-65-ans-plus/

[3Deux raisons rendent cette tâche très complexe. D’une part, ce taux dépend de nombreux facteurs différents : état de l’économie et du marché du travail, fonctionnement à la sécurité sociale, composition des ménages, informations diffusées autour de ces aides, intériorisations de stéréotypes et modes de fonctionnement des institutions d’assistance. D’autre part, la question de la responsabilité est toujours pour partie politique. La réponse qu’on y apporte sera inévitablement liée à des positionnements philosophiques et idéologiques, notamment par rapport au libre arbitre de l’être humain.

[4Le taux pour la Flandre, s’il présente en une évolution similaire pour ce qui est de la crise économique, a été très peu touché par la limitation dans le temps des allocations d’attente. Cela s’explique par le fait que le taux de chômage est bien plus faible en Flandre – en raison des éléments structurels évoqués plus hauts. Pour plus d’informations, voir : https://www.iweps.be/indicateur-statistique/part-de-revenus-dintegration-chez-18-64-ans/

[5Girès J. et Ghesquière F., « Les politiques de lutte contre la pauvreté au prisme des constats empiriques concernant la reproduction des inégalités en Belgique », Annuaire pauvreté en Belgique, 2013, pp. 99‑119.