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Education Politique

Les nouvelles précarités étudiantes ou la Reproduction 2.0

23 juin 2016 Renaud Maes

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Il est bon de le rappeler : l’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles est un enseignement élitiste, comme la plupart des pays de l’Union européenne. Néanmoins, par rapport à ses pays voisins, la Belgique affiche une plus forte sous-représentations des classes exploitées. Ce constat a été posé par l’enquête européenne Eurostudent 2000. Pour quiconque s’intéresse à la reproduction des élites au travers du système d’enseignement, la Fédération constitue donc un objet particulièrement intéressant… Mais pour le militant qui cherche à contrer cette reproduction, l’enseignement supérieur de la Fédération est aussi un exemple particulièrement désespérant.

Une sociologie en miroir

Ce qui caractérise le mieux tout le système éducatif de la Fédération, c’est l’existence d’un nombre incalculable de mécanismes de relégation. A chaque niveau d’analyse (types d’enseignement, filières, institutions), on retrouve la même structure faite de mécanismes concrets qui permettent la discrimination des étudiants issus des classes populaires. Afin d’appréhender comment s’organise cette « structure » à l’université, j’ai entrepris durant deux années une série d’interviews d’étudiants universitaires particulièrement précarisés d’une part, et extrêmement nantis d’autre part. Cette « sociologie en miroir » permet de mettre en évidence l’existence d’au moins deux types de réalités étudiantes parfaitement étanches l’un à l’autre.

La séparation entre ces « mondes » révèle le caractère intrinsèquement inégalitaire du système universitaire belge et, ce faisant, montre qu’il est globalement peu efficace d’envisager de solutionner le problème de l’accès à l’université par des modules « add-on » (comme du tutorat, des guidances et autres initiatives qui viennent se « greffer » sur le système en place).

Dès le choix d’études et, au sein d’un programme, des options, les différences sociales se marquent. Ainsi au sujet du choix d’options, Thomas, un étudiant ingénieur de gestion issu d’une famille extrêmement fortunée et dont les deux parents sont universitaires explique :

J’ai consulté mon père et lui a consulté ses amis, dont un professeur qui m’a tout de suite reçu dans son bureau pour me conseiller sur les options les plus porteuses. (…) Il m’a indiqué les meilleurs profs. Ceux qui expliquent mieux, ceux qui ont les bons assistants.

Gilles, un étudiant de la même filière, issu d’une famille très précaire et dont les deux parents n’ont pas de diplôme du secondaire supérieur relate un tout autre parcours :

Je ne savais pas trop ce qui me plairait. J’ai d’abord demandé au PMS de l’école où j’étais, mais il ne connaissait pas les cours de l’unif. (…) Bon, en fait, j’ai un peu choisi au hasard en fonction du titre du cours. Puis aussi, j’ai demandé pour les options, à ceux qui avaient déjà suivi les cours par exemple, ceux qu’on pouvait réussir facilement.

Sahra, étudiante en première année de communication, dépendant d’un CPAS, a quant à elle eu beaucoup de difficultés pour trouver des études qui lui conviennent et qui agrée le centre.

Moi je voulais faire psycho, mais l’assistante sociale m’a dit que c’était pas vraiment une « filière porteuse » comme on dit. (…). Elle me disait de faire une haute école, par exemple infirmière parce qu’il y a des « pénuries ». Mais je ne supporte pas de voir du sang, donc tu m’oublies ! Alors j’ai essayé de trouver quelque chose de facile et qui convienne pour le CPAS.

Marie, étudiante en faculté de médecine, vient quant à elle d’une famille très aisée, et témoigne également de la manière dont elle a dû négocier son orientation.

Je voulais avoir le diplôme en psychologie, et mes parents ont hésité (…) Nous avons été voir des amis de mes parents qui travaillent dans le milieu « psy ». Ils m’ont dit que la médecine me permet de m’orienter après vers la psychiatrie (…). Donc pour finir, j’ai dit « ok » pour médecine, mais comme c’est plus dur que la psycho, mes parents m’ont payé un cours privé de mathématiques pour me préparer.

Les services payants pour rattraper un retard ou préparer les épreuves, Thomas aussi y a eu recours :

J’ai eu des difficultés en Physique, mais j’ai suivi une dizaine d’heure de cours avec un étudiant de Sciences.

Sahra explique que le CPAS n’a pas vraiment aidé dans la préparation et le passage des examens :

Ce qui m’a un peu hystérisée, c’est que le CPAS m’a envoyé une convocation au milieu du blocus. Pour m’informer sur la recherche de job, une séance d’information en groupe. (…) Mais le pire, c’est qu’après, on a dû tous chercher un job, pendant les semaines d’examens ! Avec un petit carnet pour mesurer nos efforts où tu dois noter ce que tu as fait pour trouver un job.

Tous ces exemples montrent qu’à chaque étape du cursus universitaire correspond une épreuve pour les étudiants issus des classes dominées, épreuve dont parfois les étudiants aisés ne conçoivent même pas l’existence.

Spécialiser les traitements pour ne pas résoudre les problèmes

Pourtant, il est évident que de nombreuses initiatives sont prises pour essayer de résoudre les difficultés éprouvées par les étudiants « moins aisés » – comme les appellent les managers d’université. La première réponse est évidemment la mise sur pied « d’aides sociales ». Il s’agit pour l’essentiel d’aides financières [1] permettant pour partie de payer les frais académiques des étudiants de « condition précaire ou modeste » – comme les appelle la législation.

Il s’agit donc de résoudre financièrement ce qui n’est conçu que comme un problème financier : l’accès aux études est conçu uniquement en termes de budget. Or, comme le montrent les témoignages ci-dessus, il existe aux moins deux types de ressources qui sont indispensables pour la réussite des études : un réseau social et des ressources culturelles – qui permettent notamment de comprendre les « règles du jeu » universitaire [2].

Malgré cela, les réponses apportées dissocient les aspects « sociaux » et « académiques » : la lutte contre l’échec ne consiste qu’à résoudre des « lacunes » d’étudiants par rapport à des « prérequis » ; l’accès des étudiants « pauvres » à l’université n’est qu’une question d’argent. En spécialisant les traitements à des problèmes conçus comme indépendants, les managers universitaires et les décideurs politiques se condamnent à ne jamais résoudre les inégalités sociales que le système universitaire contribue à engendrer. Pire encore, cette conception permet de renforcer encore ces inégalités – comme on le constate depuis plus de 10 ans [3].

Par exemple, la plupart des mesures de soutien scolaire étant organisées en plus du programme des cours, elles excluent les étudiants qui travaillent pour payer leurs études.

Jonathan, étudiant en deuxième année du bachelier en sciences humaines de l’ULB qui a dû abandonner la chimie car les horaires de cours étaient inconciliables avec un travail à temps partiel, explique :

Tu te rends compte que les coachs et tout ça ne sont dispos qu’après les cours, évidemment. Donc pour moi, c’est impossible : je travaille à ce moment-là.

Enfants de prolétaires ? Au travail, et vite !

L’évolution actuelle du système d’enseignement supérieur en général et universitaire en particulier provoque un ralentissement progressif de la « massification » entamée dans les années 60.

Quelques extraits du discours de rentrée académique du Recteur de l’ULB, Didier Viviers, résument parfaitement les volontés d’élitisation de l’université :

Non pas que l’Université doive réussir le pari impossible de former tous les citoyens. Bien évidemment. (…) Les solutions de « discriminations positives » lorsqu’elles visent à une intégration efficace sont, de l’avis de beaucoup, une voie à ne pas négliger. Mais, de grâce, que le monde politique ne confonde pas la démocratisation avec la massification. Tandis qu’une vraie démocratisation libère l’individu de sa condition sociale de naissance, la massification, bien souvent, ne fait que l’y contraindre davantage.

Si l’université doit être l’apanage d’une élite, que doivent donc devenir les masses ? La réponse est simple : elles doivent trouver « le plus tôt possible » le chemin « de l’emploi ». Le sens des mesures récentes reflètent l’idéologie néolibérale qui entend limiter le nombre d’intellectuels au nom d’une rationalité économique. Le principe est de favoriser l’émergence des « métiers techniques » supposément en pénuries pour éviter les effets de « saturation du marché de l’emploi par les surdiplômés ».

Le cas des étudiants usagers des CPAS est particulièrement symptomatique. Le principe fondamental qui régit les CPAS est en effet la mise à l’emploi. Les étudiants potentiels doivent faire la preuve de l’utilité des études suivies en termes d’insertion socioprofessionnelle future. La responsabilité des individus se substitue dès lors à l’obligation pour l’État de fournir un emploi aux travailleurs (droit au travail).

Cette inégalité entre étudiants est parfaitement décrite par Ahmed :

J’ai raté ma première année, alors le CPAS a autorisé que je recommence si je réussissais ma session de janvier. Là je n’ai eu qu’un échec, au cours de stat, personne ne l’a réussi. Mais ils n’ont rien voulu entendre, ils ont suspendu l’aide. Les autres, ils avaient juste un échec, moi je n’avais plus de quoi vivre. C’est tout.

La Reproduction 2.0

L’étude des nouvelles précarités étudiantes permet de mieux comprendre comment s’organise la reproduction des inégalités par l’enseignement supérieur.

Avec l’instauration d’une concurrence accrue dans le grand marché européen de l’enseignement supérieur, les institutions mettent en place des dispositifs qui contribuent à renforcer la sélection sociale. Les universités réorientent leurs moyens vers le « core business » – enseignement, mais plus encore la recherche –, au détriment des politiques sociales.

Ce qui caractérise sans doute le mieux les nouvelles formes que prend la reproduction des inégalités par l’enseignement supérieur, c’est la technicisation et la multiplication des mécanismes de discrimination, qui empêchent de poser un constat global et par là, laissent croire dans la fable d’une volonté d’ouverture des institutions universitaires, mais contredite immédiatement par les faits.

L’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles est depuis plus de 25 ans déjà l’un des plus élitiste des pays développés : manifestement, il continuera encore longtemps à tenir cette pôle position.

Notes

[1Les montants des aides sont systématiquement inférieurs aux dépenses académiques annoncées dans les brochures publicitaires.

[2Thèse de Maud Van Campenhout, "Les conditions sociales d’accès et d’affiliations à l’enseignement supérieur", défendue à l’UCL en 2012.

[3Vermandele, C., Plaigin, C., Dupriez, V., Maroy, C., Van Campenhoudt, M. & Lafontaine, D. (2010) « Profil des étudiants entamant des études universitaires et analyse des choix d’études », Les Cahiers de Recherche en Éducation et Formation, n°78. UCL, Louvain-la-Neuve, Belgique.