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Vidéosurveillance à Bruxelles : Tous égaux devant l’œil électronique ?

29 novembre 2016 Corentin debailleul

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Cet article est un résumé d’une recherche scientifique initialement publiée dans la revue Brussels Studies et coréalisée avec Pauline De Keersmaecker [1].
Les emplacements des caméras sont consultables sur le site de cartographie participative

Depuis son introduction dans l’espace public au début des années 1990 à Bruxelles, la vidéosurveillance a pris de l’ampleur et ses objectifs se sont élargis. Importante source de revenu pour un secteur de la sécurité en pleine expansion, mesure facilement réalisable pour des responsables politiques tenus de donner des réponses à l’insécurité, moyen pour les autorités de se montrer proactives et en phase avec les technologies les plus modernes, la vidéosurveillance est un dispositif qu’il serait impossible de résumer à une seule de ses nombreuses facettes.

Dans le cadre d’un mémoire en études urbaines, nous avons réalisé une cartographie des caméras de surveillance publiques en région de Bruxelles-Capitale pour ensuite comparer cette distribution spatiale avec la géographie sociale de la capitale et analyser le contexte de déploiement de cette technologie. Une série de dix entretiens avec des autorités publiques et de la police locale ont été réalisés pour ce faire.

Nous avons pu identifier 1355 caméras dans l’espace public bruxellois en 2015. La plupart (915) ont été placées à l’initiative conjointe des conseils communaux et des polices locales. Les images issues de ces caméras ne sont généralement pas visionnées en direct mais elles s’affichent sur des écrans muraux dans les salles de « dispatching » des commissariats et sont enregistrées pour une période légale de 30 jours. Seule la commune de Koekelberg maintient un réseau communal et emploie des agents de prévention pour surveiller les images en continu. De plus, 378 caméras dépendent de Bruxelles Mobilité pour la régulation du trafic automobile et 62 caméras dépendent du port de Bruxelles et sont situées le long du canal.

Souvent installées au bénéfice des polices locales et judiciaires, aux frais des communes mais à l’aide de subsides régionaux, fédéraux, voire européens, les caméras sont justifiées, pêle-mêle, par la lutte contre le terrorisme, les incivilités, les dépôts d’immondice, les embouteillages, ou par la nécessité de rester dans la course technologique avec les autres grandes villes européennes. Le contexte légal est plutôt laxiste ; la demande des commerçants, pressante ; le climat politique, au tout sécuritaire. Alors, qu’importent les millions d’euros nécessaires à leur déploiement et les études mitigées quant à leur efficacité, il faut faire de Bruxelles une ville safe et attractive tant pour les visiteurs que pour les investisseurs. Ce qui passera par plus de caméras…

Notre analyse montre que tous les quartiers n’ont pas la même densité de caméras et que cela n’est pas sans lien avec le niveau socio-économique des populations qui y résident. Différents chercheurs [2] avaient déjà pu mettre en évidence les stéréotypes racistes ou de classe que les agents en charge du visionnement des images de vidéosurveillance ont tendance à reproduire en focalisant leur attention sur certains profils. L’analyse géographique vient confirmer ce constat : comme le montre la Figure 1, les plus hautes concentrations de caméras se trouvent dans les quartiers populaires de Bruxelles, c’est-à-dire là où la pauvreté et le chômage sont les plus prégnants, là où les populations les plus jeunes et issues de l’immigration sont les plus nombreuses.

Figure 1 : Confrontation entre la distribution des revenus et celle des caméras publiques en Région de Bruxelles-Capitale (en 2015).

Lors de l’installation des caméras dans la zone de police de Bruxelles Capitale Ixelles, Matongé a été l’un des premiers endroits équipés et l’un des plus surveillés. Ce quartier congolais historique, qui accueille une population relativement pauvre et connaît des problèmes de trafic de drogues, se situe aussi à proximité des magasins de luxe de l’avenue Louise, de la très commerçante chaussée d’Ixelles, ainsi que des institutions européennes. De même, les quartiers les plus pauvres (Cureghem, Molenbeek, Gare de l’ouest) sont très proches du centre-ville et de ses activités commerciales et touristiques. Cette situation tend à inquiéter les pouvoirs publics, dans la mesure où les problèmes sociaux – et notamment la criminalité – sont d’autant plus marqués que les inégalités sont grandes [3]. Le déploiement dans ces quartiers de mesures conjointes de prévention et de répression telles que la vidéosurveillance peut donc être interprété comme un mode de gestion des inégalités, à défaut d’une véritable lutte contre celles-ci.

Par ailleurs, les caméras sont souvent placées sur les places communales, parvis d’église, rues commerçantes, principaux carrefours et axes de circulation, et particulièrement les gares et stations de métro où la circulation est importante et la surveillance, de mise. Il est à noter que la Figure 1 ne reprend pas les caméras de surveillance de la STIB, championne de la vidéosurveillance en région bruxelloise, puisqu’elle dispose de 4000 caméras dans les trams, bus et autres rames de métro, auxquelles il faut ajouter 1800 caméras dans ses stations et bureaux. Ce dernier chiffre est appelé à doubler dans les prochaines années avec l’instauration du métro automatique. La STIB installe de 50 à 150 caméras par station au cours des rénovations avec pour objectif avoué de ne plus laisser le moindre recoin à l’abri de la surveillance vidéo.

Figure 2 : Autocollant progresso-sceptique. Source : sonnycrockettfan.blogspot.be, 2013

Réciproquement aux lieux de passage, les endroits où des gens s’attardent, comme les places, bars, parcs et parkings sont aussi fréquemment surveillés électroniquement. Enfin, certains lieux sont équipés du fait de l’intérêt qui leur est propre. C’est le cas des monuments et sites touristiques (Atomium, Grand-Place…), des sites d’intérêt national (ministères, Palais royal…) et des sites d’intérêt communal (hôtels de ville, bibliothèques, mais aussi écoles et logements sociaux). Dans ce dernier cas, il semble que les conseils communaux se comportent à l’image de propriétaires privés protégeant leurs biens.

Qu’elles soient dans les quartiers populaires et les transports en commun ou à proximité des commerces et des institutions de pouvoir, les caméras de surveillance apparaissent donc comme un dispositif de maintien de l’ordre dirigé contre les plus pauvres.

Figure 3 : Détournement d’une campagne d’affichage communal réalisée dans le cadre d’un contrat de quartier à Ixelles. Photo : Chantal Debaise, 2013.

Notes

[1DE KEERSMAECKER, Pauline et DEBAILLEUL, Corentin, 2016. ‘Répartition géographique de la vidéosurveillance dans les lieux publics de la Région de Bruxelles-Capitale’, In : Brussels Studies, numéro 104, 10 octobre 2016, http://www.brusselsstudies.be

[2Voir par exemple : HEMPEL, Leon and TÖPFER, Eric, 2004. ‘CCTV in Europe, Final Report’, In : UrbanEye project : On the threshold to urban Panopticon ? Analysing the employment of CCTV in European cities and assessing its social and political impacts, Berlin : Centre for technology and society of the Technical University Berlin ; NORRIS, Clive and ARMSTRONG, Gary, 1999. The Maximum Surveillance Society : The Rise of CCTV. London : Bloomsbury ; WILLIAMS, Katherine S. and JOHNSTONE, Craig, 2000. ‘The politics of the selective gaze : Closed Circuit Television and the policing of public space’, In : Crime, Law & Social Change, volume 34, numéro 2, p. 183-210

[3BRENNAN Jordan, 2012. A Shrinking Universe : How concentrated corporate power is shaping income inequality in Canada, Ottawa, Canadian Centre for Policy Alternatives