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Santé Classes sociales

Vivre pauvre, c’est aussi vivre moins longtemps

7 décembre 2015 Observatoire Belge des Inégalités

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"Aujourd’hui, une femme de 25 ans disposant d’un diplôme de l’enseignement supérieur peut espérer vivre 18 ans de plus en bonne santé qu’une femme du même âge sans qualification" [1]. Et cet écart entre les catégories sociales s’est accru ces dernières années.

Une recherche financée par la Politique Scientifique Fédérale [2] montre, données à l’appui, que l’espérance de vie est très fortement conditionnée par le statut socio-économique. Qui plus est, cette étude analyse pour la première fois les évolutions en la matière et montre que "les catégories sociales les plus élevées, qui avaient déjà une large avance sur les autres groupes, profitent le plus des progrès accomplis".

Les chercheurs utilisent principalement deux indicateurs : d’une part l’espérance de vie (c’est-à-dire le nombre d’années encore à vivre), d’autre part le nombre d’années que l’on peut espérer vivre en bonne santé (c’est-à-dire sans incapacité).

L’étude indique que "pour plusieurs catégories de citoyens, le nombre d’années qu’ils vivent en bonne santé a diminué au cours de la dernière décennie. Et en ce qui concerne l’espérance de vie, l’écart s’est creusé entre qualifiés et non-qualifiés. L’écart n’affecte pas uniquement les plus qualifiés par rapport aux moins qualifiés. C’est tout le gradient social qui est concerné : l’accroissement de l’espérance de vie suit de manière graduelle l’échelle sociale". Ainsi, "les catégories moyennes progressent en termes d’espérance de vie, mais moins rapidement" que les classes supérieures. Et "pour les catégories les plus basses, on peut plutôt parler de stagnation, voire de recul".

L’espérance de vie selon la position sociale

Le graphique 1 permet de comparer le nombre d’années qui restent à vivre, en moyenne, aux hommes de 25 ans en fonction du plus haut diplôme qu’ils ont obtenu. On y voit qu’ "un citoyen moyennement instruit (enseignement secondaire supérieur) meurt en moyenne 2,5 ans plus tôt qu’un citoyen ayant suivi l’enseignement supérieur. Celui qui a suivi l’enseignement secondaire inférieur meurt en moyenne près de 4 ans plus tôt. Celui qui n’a terminé que l’école primaire meurt en moyenne 6 ans plus tôt. Et celui qui n’a suivi aucun enseignement meurt en moyenne 7,5 ans plus tôt" que le citoyen le plus instruit.

Graphique 1. Source : recherche TAHIB, communiqué de presse du 4 mai 2010, Politique Scientifique Fédérale, www.belspo.be.

Ce graphique permet aussi de comparer la situation de 2001 à celle qui prévalait 10 ans plus tôt. On peut y lire que les catégories les plus diplômées (enseignement supérieur) ont gagné, en moyenne, deux ans et demi d’espérance de vie au cours de cette décennie. Pour les catégories moins diplômées, la progression est plus faible : deux ans gagnés environ pour les diplômés du secondaire, un an seulement pour les diplômés du primaire, tandis que pour les personnes sans aucun diplôme, l’espérance de vie n’a pratiquement pas évolué. L’étude conclut qu’ "in fine, les inégalités sociales, loin de se combler, se creusent au contraire".

L’écart se creuse encore plus lorsqu’on analyse l’espérance de vie en bonne santé

"Quand on se penche sur l’indicateur de l’espérance de vie en bonne santé (c’est-à-dire le nombre d’années en bonne santé qu’une personne de 25 ans peut escompter sans connaitre d’incapacité), les inégalités sont encore plus saisissantes", note l’étude. "À 25 ans, une femme d’instruction supérieure peut encore espérer vivre 47 ans en bonne santé (…) Celle qui n’a suivi aucun enseignement peut s’attendre à vivre 18 ans de moins en bonne santé". C’est ce que montre le graphique 2. Plus inquiétant encore, ce graphique montre aussi que, pour certaines catégories, la situation s’est dégradée entre 1997 et 2004. Ainsi les femmes sans diplôme ont, en moyenne, perdu 4 années de vie en bonne santé.

Graphique 2. Source : recherche TAHIB, communiqué de presse du 4 mai 2010, Politique Scientifique Fédérale, www.belspo.be.

Comment expliquer les inégalités sociales de santé ?

La relation entre un statut économique défavorisé et une moins bonne santé a des causes matérielles, comme le manque de ressources financières et l’exposition à des nuisances environnementales : "les individus les plus avantagés du point de vue socio-économique [ont] par exemple un meilleur accès aux soins de santé, aux services de prévention, aux installations sportives, à une alimentation saine ou une meilleure salubrité des milieux locaux de vie comme le quartier, l’école, le travail ou le logement" [3]. À Bruxelles, une autre étude [4] a montré le lien entre l’accès aux soins et le niveau d’instruction : parmi les jeunes adultes ayant au plus un diplôme du primaire, deux sur trois signalent une difficulté de payer les soins médicaux, tandis que cela ne concerne qu’une personne sur quatre parmi les universitaires.

De façon générale, un niveau d’instruction élevé est également lié à des comportements bénéfiques pour la santé. Le tabagisme, par exemple, est plus important parmi les groupes les moins favorisés. Mais les comportements sont loin de tout expliquer. Les chercheurs montrent qu’en Belgique "l’effet du tabagisme sur la mortalité est significativement différent selon le niveau d’instruction" [5] : à consommation équivalente, les effets néfastes du tabac sont souvent moins importants chez les individus des groupes socio-économiquement favorisés. Les chercheurs indiquent aussi que le stress généré par des "situations sociales hostiles" peut se traduire par une plus grande consommation de produits néfastes pour la santé, mais que le stress en lui-même a des effets pathogènes et cause "une plus grande vulnérabilité à la maladie de façon générale".

En résumé, les inégalités de santé sont croissantes en Belgique : les personnes ayant davantage étudié, variable qui constitue une bonne approximation du statut socio-économique, sont dans un meilleur état de santé que les autres et cet écart tend à se creuser avec le temps. En outre, les inégalités de santé ne s’expliquent pas simplement par les ressources financières mais se conjuguent à d’autres facteurs liés aux inégalités. Si l’on veut espérer réduire les inégalités de santé, c’est donc aussi aux causes de la pauvreté elle-même qu’il faut s’attaquer.

Notes

[1Sauf mention contraire, toutes les citations de cet article sont extraites de l’étude TAHIB (Tackling Health Inequalities in Belgium) et du communiqué de presse du 4 mai 2010 relatif à cette étude, tous deux disponibles sur le site de la Politique Scientifique Fédérale.

[2Il s’agit de l’étude TAHIB (Tackling Health Inequalities in Belgium), du programme de recherche "Société et Avenir" 2005/2010, menée par l’Institut Scientifique de Santé Publique (ISP), le Centre d’études Socio-Economiques de la Santé (Sesa) de l’UCL et le Steunpunt Demografie de la VUB.

[3Recherche TAHIB, rapport, www.belspo.be

[4De Grande, H., Hercot, D., & Vandenheede, H. (2014). The health profile of young persons in the brussels-capital region. Brussels : Working Paper ID 2014-1

[5Recherche TAHIB, résumé, www.belspo.be