Version imprimable de cet article Version imprimable

Travail Genre Politique

La mobilité domestique et le « choix contraint » de la voiture

17 février 2020 Marie Gilow

CC by

« C’est le rush tout le temps, en fait. », dit Mélissa quand elle pense à une journée typique en semaine. Elle est employée de bureau à temps plein et mère d’un enfant de 2 ans :

Tu es tout le temps en train de courir. Puis t’es au travail et tu te dis, oh mon dieu qu’est-ce que je vais lui donner à manger ce soir, je veux pas lui donner des frites le soir avec des chicken nuggets parce qu’il a besoin de grandir correctement. Peut être que je dois acheter des légumes, alors tu te dis, c’est vrai, il y a plus de légumes, je dois courir, […] c’est toute une logistique différente, que toutes les mamans qui travaillent ont, quoi. Je pense. Je suis pas la seule.

En effet, cette « logistique » que décrit Mélissa apparaît comme caractéristique du quotidien des travailleuses qui vivent avec de jeunes enfants : elles assument tendanciellement un nombre plus important de trajets en lien avec la sphère domestique, comme les courses alimentaires, ou l’accompagnement d’enfants à l’école. C’est ce que mettent régulièrement en exergue les enquêtes de mobilité dans les sociétés occidentales. Le fait de devenir mère et père accentue les écarts, et mène à une « retraditionnalisation » [1] des schémas de déplacement, avec une mobilité des mères davantage tournée autour de la sphère domestique, et une mobilité des pères orientée sur les trajets professionnels. Pour la géographe Jacqueline Coutras, la « mobilité domestique » [2], si inégalement assumée, est essentielle pour comprendre les inégalités de genre face à la mobilité quotidienne. Il s’agit d’une mobilité particulièrement contraignante qui module le rapport aux différents modes de déplacement, et peut être source de « dépendance automobile ». C’est ce que nous verrons dans cet article. En partant de constats statistiques sur les différences entre pères et mères face à la mobilité quotidienne en Belgique, cet article veut éclaircir comment la mobilité domestique transforme l’usage et le rapport à différents modes de transport, plus particulièrement dans le contexte bruxellois, en faisant entendre la voix des premières concernées par cette mobilité : les femmes qui vivent avec de jeunes enfants [3].

Des charges à transporter : courses et enfants

Voyons tout d’abord comment se répartissent les motifs de déplacement entre pères et mères en Belgique. Le graphique ci-dessous a été établi sur base de l’enquête de mobilité Beldam, et se concentre sur le groupe des femmes et hommes qui occupent un emploi et qui vivent avec au moins un enfant de moins de quinze ans (pour simplifier, nous allons les appeler « pères » et « mères », bien que d’autres liens de filiation sont bien évidemment possibles). Ces pères et mères ont indiqué les trajets qu’ils et elles ont fait un jour de semaine et de travail [4]. Leurs réponses permettent de voir comment se distribuent certains types de déplacement entre les sexes : il en ressort que les seuls motifs de déplacements qui sont majoritairement réalisés par des femmes sont l’accompagnement et les courses [5]. En revanche, les hommes assument une plus grande partie des trajets en lien avec la sphère professionnelle [6].

Distribution des motifs de déplacements des parents en fonction du sexe, en Belgique en 2010
Source : Enquête Beldam. Champ : Parents ayant travaillé un jour de semaine (n=1056). Lecture : Sur 100 déplacements ayant pour motif l’accompagnement, 60,6 sont réalisés par les mères. NB : liste non-exhaustive des motifs de déplacements repris dans Beldam. Les autres motifs sont : « cours », « loisirs », « promenade », « repas à l’extérieur », « sociabilité », « faire des démarches », « maison », « autre ».

Nous pouvons donc supposer que la mobilité des mères en Belgique est particulièrement chargée en trajets domestiques, bien qu’elles ne soient pas seules à les assumer. Que représentent ces trajets au juste, et comment affectent-ils l’usage des différents modes de déplacement ? Les témoignages de mères travailleuses laissent entendre ce qu’impliquent ces trajets en termes de transport de charge, mais aussi de surveillance et de soins des enfants pendant les trajets. Pour les modes de déplacements « actifs » (marche et vélo), physiquement, les trajets deviennent plus lourds et donc fatigants. Cette enquêtée décrit de manière exemplaire l’épuisement qu’a provoqué l’accompagnement de son premier enfant à vélo, surtout lorsque ce trajet se rajoutait à une journée de travail à temps plein :

[Après avoir eu mon premier enfant], j’ai repris le travail à temps plein. J’ai tenu comme ça pendant un an, et à la fin j’étais tellement exténuée, parce que juste après le travail, j’allais tout de suite vers la crèche à vélo, puis je rentrais avec mon enfant. Physiquement, ça m’a complètement épuisée. Une fois, j’ai même failli faire un malaise sur le trajet de retour. (Simone, 35 ans, employée, vivant en couple, 2 enfants)

De plus, de nouveaux soucis sur la sécurité des enfants accompagnés voient le jour. Cette enquêtée explique le défi que représente l’accompagnement de ses enfants en transports en commun :

Dans le métro, vous voyez, avec les deux enfants, avec la poussette, et l’autre qui part loin… je peux pas lâcher la poussette, aller le chercher… […] Et dans le bus aussi, il y a trop de monde, pas de place. Il faut que tu tiennes la poussette, le petit, le bus qui bouge... Le métro a ce problème aussi. (Soraya, 32 ans, ouvrière, vivant en couple, deux enfants)

C’est aussi pour cette raison que Soraya préfère prendre la voiture, qui est à sa disposition lorsque son mari n’en a pas besoin pour aller au travail. Si toutes les enquêtées n’optent pas pour la voiture (Simone n’a pas cessé de prendre le vélo, elle a plutôt réduit son temps de travail pour rendre sa journée moins fatigante – ce qui est une autre conséquence importante de cette charge de mobilité domestique), elles sont nombreuses à expliquer que le recours à la voiture s’est imposé après avoir eu des enfants, même si elles préféraient s’en passer.

Une logistique à gérer : enchaînement des lieux et horaires

Lorsqu’il faut non seulement aller au travail, mais aussi assurer les courses du ménage et l’accompagnement des enfants, cela complique l’organisation des trajets quotidiens et donne lieu à ce qui a été qualifié de « chaînes de déplacement ». Encore une fois, une analyse de l’enquête Beldam sur les mères et les pères met en lumière des différences de genre face à ces chaînes de déplacement. Cette analyse propose une typologie de chaînes de déplacement. Elle met en lumière que les seules chaînes de déplacement qui sont majoritairement réalisées par des femmes, sont celles qui impliquent des trajets en lien avec la sphère domestique. Les allers-retours domicile-travail sont en revanche majoritairement réalisés par des hommes.

Types de chaînes de déplacements de parents, en Belgique en 2010
Source : Beldam. Champ : Parents ayant travaillé un jour de semaine (n=1056). Lecture : Sur 100 parents réalisant l’aller-retour domicile travail, 62 sont des pères. Ces personnes se rendent d’abord de la maison au travail (1), puis du travail à la maison (2). NB : la typologie complète comprend encore trois autres types de chaînes de déplacement.

Ces chaînes de déplacement supposent de parcourir des lieux multiples dans un minutage précis. Sarah explique combien cet enchaînement des lieux et horaires rend vulnérable aux retards des transports en commun. L’après-midi, quand elle prend le train avant d’aller chercher les enfants, elle prend toujours un train plus tôt que nécessaire, pour éviter un « retard en chaîne » :

Oui, pareil, mon trajet de retour, c’est effectivement... je prends [le train] à 16h30, ce qui est quand même relativement tôt, en anticipant un retard éventuel. Bon, j’ai encore la possibilité d’avoir une espèce d’omnibus, une demi-heure après, mais si je prends ça, j’ai peur que, avec un peu de retard, je mets un retard en chaîne sur tout le reste du chemin, quoi. (Sarah, 32 ans, employée, vivant en couple, deux enfants)

Dans cette course contre la montre, le choix pour la voiture est vite fait pour Charlotte qui habite pourtant à proximité tant de son lieu de travail que de la crèche de son enfant :

Faut savoir que j’habite à cinq minutes de mon boulot, en voiture, enfin pas beaucoup plus en vélo par exemple, mais bref. J’habite à cinq minutes de la crèche, mais ils sont à l’opposé l’un de l’autre, c’est-à-dire, si je devais faire le même trajet en transport, au lieu de mettre quarante-cinq minutes [en transports en commun], je mets quinze minutes le matin quoi [en voiture]. (Charlotte, 29 ans, employée, vivant en couple, un enfant)

La mobilité domestique présente des contraintes particulières : des charges à transporter, des enfants à surveiller, des horaires serrés et enchaînés… les femmes interviewées mettent en lumière combien ces contraintes compliquent le recours aux transports en commun ou aux modes dits « actifs ». Elles montrent combien leur « choix modal » est, en réalité, un choix contraint ; contraint par les responsabilités parentales qui émanent de la sphère domestique, mais aussi par les faiblesses des autres modes que la voiture, qui manquent de répondre aux besoins de ponctualité, de couverture du réseau, de sécurité, de confort. De ce fait, une politique de mobilité qui vise à réduire la place de la voiture en ville risquerait notamment d’avoir un effet sexiste, en augmentant encore la charge domestique des femmes avec enfants.

Notes

[1Best, Henning, et Martin Lanzendorf. “Division of labour and gender differences in metropolitan car use.” Journal of Transport Geography 13, no. 2 (June 2005) : 109–21. https://doi.org/10.1016/j.jtrangeo.2004.04.007.

[2Coutras, Jacqueline. “La mobilité quotidienne et les inégalités de sexe à travers le prisme des statistiques.” Recherches Féministes 10, no. 2 (1997) : 77–90.

[3Ces extraits d’entretien sont issus d’une recherche doctorale sur les inégalités de genre et de classe face à la mobilité en lien avec la sphère domestique et familiale. Bienque les inégalités socio-économiques entre femmes étaient une préoccupation de la thèse, cette question ne pourra pas être abordée dans le cadre de cet article.

[4Cela suppose donc des limites importantes : on ne tient pas compte des samedi qui pourrait être un jour de courses alimentaires, ni des mercredi non-travaillé lors desquels les enfants sont accompagnés aux activités extrascolaires ou éventuellement à des rendez-vous médicaux. Or, les écarts entre les sexes seraient éventuellement particulièrement importants ces jours-là.

[5Il faudrait encore ajouter les trajets ayant pour motif « cours », qui sont également plus réalisés par des femmes : 60,9 % de ces trajets sont assumés par des femmes de ce groupe.

[6Les graphiques sont issus de l’article : Demoli, Yoann, et Marie Gilow. “Mobilité parentale en Belgique : question de genre, question de classe.” Espaces et Sociétés, no. 176–177 (2019).