Discrimination raciale Travail Genre
Stratégies mises en place par les femmes voilées universitaires pour accéder et se maintenir en emploi
17 février 2025
Les femmes musulmanes qui ont décidé de porter le hijab font parler d’elles, malgré elles. Certaines personnes considèrent ce choix vestimentaire comme incompatible avec des responsabilités professionnelles : selon certaines féministes occidentales, les femmes portant le hijab nuisent au statut des femmes, et constituent une menace pour le féminisme. Pour d’autres, afficher ses croyances religieuses et porter le voile mettrait à mal la neutralité de l’Etat et la démocratie.

Marko Milošević - Complicated
Nous nous basons sur une recherche exploratoire qui a permis de rencontrer, en 2012, dix femmes pleines d’ambition portant le hijab. Cette étude interroge et analyse leur parcours d’insertion sur le marché de l’emploi. Leurs témoignages, dont nous partagerons des extraits, mettent en évidence la série d’obstacles qu’elles rencontrent.
Une discrimination légale ?
Les nombreux outils juridiques disponibles contre la discrimination à l’emploi représentent une avancée pour l’égalité de traitement entre les citoyens [1]. Refuser d’engager une femme pour son voile ne devrait pouvoir se justifier que par l’exigence professionnelle : si la visibilité du foulard rend impossible la tâche à accomplir. Cette notion fait référence à l’idée d’« entreprise de tendance » : l’affichage visible des convictions pouvant influencer la relation entre l’employée et les usagers. Toutefois la nature de cette tendance n’est pas clairement définie par le droit. Une des questions est de savoir si le critère de « conviction religieuse » protégé par la loi couvre le port du voile. Dans ce cas, écarter des travailleurs en raison du foulard constitue juridiquement une discrimination directe. L’argument contraire serait de dire que l’interdiction de « tout signe d’appartenance religieuse ou philosophique » et l’interdiction du foulard qui en découle sont plutôt une distinction indirecte qui ne vise pas uniquement le voile ; l’écartement relèverait alors d’un traitement égalitaire. On peut pourtant se demander si l’interdiction de signes ostentatoires ne vise pas en réalité indirectement le hijab, auquel cas cette disposition est bien discriminatoire [2].
Par ailleurs, le refus d’embaucher une femme qui porte le foulard a une base légale qui fait débat : le principe de neutralité des agents de l’État. On peut cependant se demander en quoi le voile rendrait l’employée moins objective ou efficace dans l’exercice de sa fonction ? S’agit-il en réalité de neutralité d’apparence ou d’agir ? Dans bien des pays comme la Grande Bretagne ou le Canada des officiers de la puissance publique arborent des vêtements traditionnels de manière intégrée à leurs uniformes officiels sans que cela pose un problème de fonctionnement.
L’image de la femme musulmane
Le principal obstacle rencontré par les femmes portant le foulard sur le marché de l’emploi est l’image et les stéréotypes qui leur sont associés : une femme portant le hijab est une femme analphabète, au foyer, victime du machisme, dépendante, timorée, non professionnelle :
Pendant l’entretien d’embauche, j’ai eu l’impression que c’est mon mari qui était le candidat. La recruteuse n’était pas sympa et les questions étaient orientées, hors sujet : “Votre époux, il vous permet de travailler ?”, “Vous pouvez serrer la main aux hommes ?”, “Vous pouvez vous retrouver seule dans une pièce avec un homme ?”, “Il n’est pas jaloux, votre époux ?”, “Vous ne vous êtes jamais fait frapper ?”… Ça faisait tellement longtemps que je travaillais, je me demandais, pourquoi elle ne regarde pas mon CV, mes compétences ? (Céline).
Regards insistants, procès d’intention et préjugés sont récurrents pour ces femmes : la majorité des travailleuses rencontrées ont vécu au moins une fois un épisode désagréable visant leur voile sur leur lieu de travail. Ces comportements hostiles viennent des employeurs, des recruteurs, mais également de certains collègues. En effet, voir arriver une collègue portant le foulard ne laisse généralement pas indifférent : au mieux, il crée la curiosité, au pire, l’hostilité manifeste et la discorde entre collègues.
Deux femmes, au sein de l’échantillon, ont compris que des réunions d’équipe avaient été organisées pour parler d’elles avant leur embauche. Plusieurs femmes ont entendu des collègues exprimer leur mépris face au voile. Cette expression était tantôt directe et claire, tantôt transparaissait dans langage non verbal (souffler, regarder ailleurs lors de conversations à plusieurs, quitter la pièce…) ou par des ouï-dire.
Leila raconte comment, au départ, elle était mise à l’écart par ses collègues enseignants. Pour certains, sa présence et son foulard étaient totalement insupportables :
Un jour, une collègue m’a entraînée et enfermée dans un local et a commencé à s’énerver : “Maintenant, j’aimerais bien que tu m’expliques ce foulard !” Je commence à lui parler de démarche spirituelle, elle me coupe en criant : “Non non, ton foulard est un drapeau taché de sang ! Parce que, si je me souviens bien, le Groupe islamique armé en Algérie et tout ça ! Tu cautionnes tous les meurtres et tout ! Mon mari est policier ici en ville, jamais on ne partira d’ici, vous n’allez pas nous chasser de chez nous !” Je n’ai pas pu en placer une, c’était une haineuse. Voilà, j’ai ramassé tout ça, j’en ai pleuré. (…) Dans une autre école, un collègue m’a avoué qu’une des professeurs de l’établissement avait alerté les médias par téléphone pour leur dire qu’une “voilée avait été engagée”, elle voulait son petit scandale ! Quand le journaliste a su que j’étais prof de religion islamique, ça ne l’a plus intéressé du tout… (Leïla).
Stratégies d’insertion
Face aux interdictions du voile, comment les femmes portant le foulard réagissent-elles ? Comment font-elles pour concrétiser leurs ambitions professionnelles dans un contexte où la discrimination est légale ?
À travers les témoignages de dix femmes, trois tendances se dégagent, trois types de stratégies qui font que, d’une manière ou d’une autre, elles arrivent à se maintenir sur le marché de l’emploi, malgré les obstacles.
1. La renonciation
Nous entendons par stratégie de « renonciation » le fait d’abandonner, en tout ou en partie, son ambition professionnelle initiale. La stratégie se décline de diverses manières.
Renoncer à une part de son identité. La renonciation d’une part de son identité ne se fait pas sans douleur : celles qui ont retiré le hijab pour décrocher un emploi l’ont mal vécu : elles parlent d’un sentiment de trahison envers elle-même et ses valeurs ou encore d’une humiliation, d’un sentiment d’être à moitié nue en public :
J’ai accepté de le retirer pour décrocher mon premier emploi. Mais ensuite la pression est devenue palpable, on m’en demandait plus. J’ai commencé à être victime de harcèlement. (…) On me demandait d’enlever mon foulard même dans ma vie privée, surtout si je voulais obtenir un CDI. En me disant que je ne trouverais jamais de boulot, qu’ils étaient ma seule et unique chance de trouver un emploi. La direction m’envoyait son bras droit pour me convaincre. Au bout de quatre mois, j’ai abandonné et me suis mise en maladie (Latifa).
Je me suis dit : “J’en ai marre, faut que je travaille, je vais retirer ce foulard, je veux devenir prof”. J’ai mis un chapeau pour mon entretien et j’ai enfin pu prêter serment. (…) J’allais à l’école en pleurant parce que ce n’était pas moi, c’était une souffrance de retirer mon foulard, le chapeau ce n’était pas la même chose (Leïla).
Renoncer à la reconnaissance des acquis. D’autres ont accepté des emplois pour lesquels elles sont surqualifiées, situation entraînant également une perte financière. D’autres encore ont dû renoncer à leurs aspirations professionnelles premières et se réorienter comme celles qui voulaient faire carrière dans l’enseignement des branches générales : pour pouvoir garder leur voile, l’établissement scolaire ne les concevant que comme professeurs de religion :
Je me suis rendue compte qu’au fil des années, je n’avais pas de carrière, je ne faisais que bricoler. Alors quand on est jeune ça passe, mais au plus tu prends de l’âge au plus ça devient agaçant, cette angoisse (…) ça suffit quoi ! J’en avais assez, j’avais besoin de stabilité. Je me suis dit alors prof de religion puisque la question du foulard ne se posera pas, ça me permettra de rester dans l’enseignement, mais en même temps, il fallait que je continue à exercer les langues. Alors, je me suis dit pourquoi pas en Région flamande (Leïla).
2. Le contournement
Contourner la confrontation et le risque de rejet, c’est se retirer en partie du marché du travail classique pour s’orienter vers des secteurs ou des statuts qui paraissent plus accessibles.
Créer son propre emploi. Le statut d’indépendante est, pour la moitié des femmes interviewées, la solution pour éviter toute confrontation aux employeurs réticents.
S’orienter vers des réseaux institutionnels musulmans. Trois femmes sur dix ont trouvé un emploi dans des organisations musulmanes : en tant que juriste, assistante sociale ou traductrice. L’idée est d’éviter les jugements de valeur, et de rechercher la congruence entre la conviction personnelle et les valeurs impliquées par le milieu de travail.
Annoncer la couleur ou non ? Dans la narration de leur parcours, toutes les femmes ont fait référence à l’éventualité de prévenir d’emblée au téléphone qu’elles portent le foulard. La question de la photo sur le CV est apparue également comme préoccupation dans leur recherche d’emploi. Certaines l’ont fait, par appréhension du rejet, mais toutes ont fini par y renoncer. L’idée sous-jacente est de tout de même de tenter sa chance, de rester optimiste tout en prenant le risque du rejet.
3. La résistance
Par résistance, nous entendons le fait de ne pas céder face aux pressions de la collectivité. Pour les femmes portant le hijab à la recherche d’un emploi, c’est la détermination à se faire accepter dans leur globalité.
Refuser un emploi. Refuser un emploi parce qu’ôter le foulard est une condition sine qua non relève d’un acte de résistance : quatre femmes en ont fait la preuve plusieurs fois dans leur parcours. Il s’agit de procédures d’embauche en une ou plusieurs étapes (évaluations écrites, orales, rencontre d’intermédiaires…) qui ont abouti à un entretien positif à la condition d’ôter son foulard en service. Dans ces situations, c’est souvent lors de la dernière étape du recrutement et à la fin de l’entretien que se profile une négociation sur le port du foulard. Le « non-engagement » se faisait alors de « commun accord », chacun restant sur ses positions : la candidate de ne pas ôter son foulard, l’employeur de ne l’engager que si elle le retire.
Accommoder le hijab . La moitié des femmes nous ont dit avoir adapté leur voile par souci de discrétion ou pour améliorer leur image : l’attacher derrière plutôt que devant, l’attacher en bandana, le “moderniser”. Ces femmes ont remarqué que plus le tissu est large et foncé plus l’entourage est méfiant et distant. Elles font alors attention à mettre un foulard fin, de couleur gaie et à la mode, en harmonie avec leur tenue,.... Notons que l’accommodement du foulard tel que présenté ici n’est pas vécu comme une concession, mais comme une manière de faire un pas vers l’autre afin de le rassurer quant à l’ouverture d’esprit de celle qui le porte.
Persévérance et attitude positive. Continuer à chercher malgré les refus ou les tentatives de découragement, se maintenir en emploi malgré les manifestations d’hostilité ou tout simplement y faire face sont des expressions de résistance :
Pour moi, il y a plusieurs formes de militantisme. Les gens, pour eux, c’est aller aux manifestations, crier et faire des grèves. Pour moi, c’est une des formes de militantisme. Une autre forme de militantisme, c’est quand tu te lèves tous les jours et tu vas bosser dans un environnement hostile, où tu es seule et que tu fais comme si de rien n’était, tu fais comme si tu étais bien alors que tu ne l’es pas, tu sais très bien que les gens considèrent que t’es pas à ta place, tu le penses limite toi-même, et ça pour moi, c’est une grande forme de militantisme. Ça permet de changer les mentalités. (Sihem).
Développement de son capital. C’est une des réponses les plus complexes au problème. Elle peut prendre la forme d’un développement du capital académique. L’obtention de plusieurs diplômes est présentée comme un facteur d’épanouissement personnel, mais également comme une stratégie indispensable visant la réussite professionnelle et un faire-valoir. Ici la stratégie est pragmatique et vise l’ouverture d’opportunités, mais également une plus forte confiance en soi :
Les femmes immigrées sont dans une situation de faiblesse et en plus être musulmane ça n’aide pas. J’ai fait des études pour me mettre dans une position de force le jour où je sors pour travailler. J’ai fait Solvay (Brussels School of Economies & Management), c’est bien parce que tu sors de là, tu peux faire plein de métiers différents. (…) Enfin là au moins, je ne me fermais pas des portes. (Sihem).
Cette stratégie peut également prendre la forme d’un développement du réseau social. La communauté musulmane a conscience qu’elle manque de ressources et que la force est dans le réseautage et la solidarité. Certains problèmes spécifiques auxquels elle est confrontée, tel que celui relatif au hijab, ne trouvent pas de réponse dans la sphère publique « générale ». Aussi, les jeunes générations s’organisent autour de leurs spécificités et de leurs revendications et tentent de renforcer leur capital social.
La discrimination sur base des pratiques religieuses : un néo-racisme
Aujourd’hui, il n’est généralement plus admis de discriminer des personnes sur base de leur origine ou de leur couleur de peau. Par contre, il est tout à fait accepté de le faire sur base de leurs pratiques religieuses. A notre sens, l’interdiction du voile est une des formes actuelles que prend le racisme dans notre société. Le voile et l’islam en général heurtent et suscitent encore incompréhension et hostilité. C’est donc dans le regard subjectif que le foulard prend le sens de renfermement communautaire. Un regard subjectif basé sur l’ethnocentrisme, les rapports de domination et le paternalisme. En effet, déconstruire le stéréotype de la femme musulmane portant le foulard, c’est lutter contre plusieurs niveaux de discrimination :
- La domination masculine. Dans une société qui prétend lutter contre les inégalités de genre, notamment en matière salariale, exclure celles qui font partie des classes les plus vulnérables paraît étonnant. En ce qui concerne les femmes portant le foulard, l’inégalité de genre est renforcée, plaçant la femme dans une dépendance économique vis-à-vis de la gent masculine. Ceci constitue une double discrimination pour des femmes qui tentent de s’émanciper à titre personnel, mais aussi vis-à-vis des hommes.
- La domination occidentale. Certaines couches dominantes de la société tentent d’imposer leur vision normative de l’émancipation de la femme et même de la citoyenneté à l’ensemble de la population. Une morale teintée de paternalisme blanc vise à imposer sa propre interprétation d’une pratique culturelle et cultuelle qui ne lui appartient pas.
- Les injonctions paradoxales des politiques d’intégration et d’emploi. Interdire de travailler ou d’aller à l’école à cause du voile, c’est interdire l’émancipation et culpabiliser le public concerné dans la mesure où le voile est considéré comme un choix. C’est bien ce qui ressort des témoignages des femmes découragées par les intermédiaires de l’emploi et les recruteurs :
Je ne comprends pas, je me souviens quand j’étais petite, les assistantes sociales venaient chercher ma mère pour la faire sortir de la maison, faire des activités… des cours d’alpha, des formations pour travailler… et maintenant on ne veut pas qu’on travaille ?! (Yamina).
On peut en effet oser la question : est-ce que le voile dérange moins sur la femme de ménage que sur la working girl universitaire … ?
Les conséquences de la discrimination à l’embauche des femmes qui portent le foulard sont lourdes et menacent l’harmonie du « vivre ensemble ». Outre le gaspillage de compétences et la perte de confiance, le danger est de pousser ces femmes au repli identitaire. Se maintenir sur le marché de l’emploi requiert pour ces professionnelles un déploiement d’énergie fort et permanent. Le risque est qu’elles s’essoufflent et que pour se protéger, elles s’éloignent de ceux qui les stigmatisent, quitte à s’enfermer dans le communautarisme.
En fermant la porte à certaines femmes, le message donné est que la motivation, l’implication ni même la réussite scolaire ne sont suffisantes pour avoir sa place. Cela amènerait à penser que sa place est à négocier dans sa capacité à se fondre dans la masse et à ne pas « revendiquer ». Pour les femmes portant le foulard, il ne s’agit en réalité pas de revendiquer le droit de le porter – ce droit constitutionnel est normalement acquis et leurs têtes sont à elles ; ce qu’elles revendiquent, c’est le droit au traitement égalitaire et le droit au travail.
Le fait que les femmes d’origine belge, converties à l’islam soient également victimes de discrimination en raison de leur voile, nous amène à confirmer l’hypothèse que les discriminations dont elles sont l’objet ne visent pas leur origine nationale, mais bien leur culture religieuse. Nous pouvons parler de racisme culturel, d’islamophobie qui est une forme d’essentialisation de la culture musulmane : ce n’est plus l’origine nationale ou la couleur de peau qui sont rejetées, mais bien l’appartenance, ouvertement affichée, à la culture et au culte musulman.
Notes
[1] La loi belge du 7 mai 1999 sur l’égalité de traitement entre hommes et femmes, en ce qui concerne les conditions de travail, l’accès à l’emploi et aux possibilités de promotion, l’accès à une profession indépendante et les régimes complémentaires de sécurité sociale. La directive 2000/43/CE du Conseil européen du 29 juin 2000 relative à la mise en œuvre du principe de l’égalité de traitement entre les personnes sans distinction de race ou d’origine ethnique. La directive 2000/78/CE du Conseil du 27 novembre 2000 portant création d’un cadre général en faveur de l’égalité de traitement en matière d’emploi et de travail. La loi belge du 10 mai 2007 tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme et la xénophobie, à lutter contre la discrimination entre les femmes et les hommes et contre certaines autres formes de discrimination.
[2] Géraldine Brausch, 2010, Neutralité : de quoi, pour qui, comment ?, Revue nouvelle.