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Cadre de vie Richesses

Travail social et crise du logement à Bruxelles

17 septembre 2020 Andrzej Krzyszton, Nathan Rener

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Cet article a été initialement publié dans la revue Bruxelles en Mouvements.

Crise du logement. Derrière ces mots froids et impersonnels, il y a des familles, des personnes isolées, des situations réelles vécues au quotidien par des milliers de Bruxellois-es. Dans un tel contexte, le travail social peut apparaitre comme vain : en n’offrant que des solutions partielles pour quelques-uns, il ne fait, en l’absence de réponses structurelles et globales, que déplacer le problème vers d’autres, souvent tout aussi précaires. Voici quelques réflexions nées du travail d’accompagnement social au sein de l’Union des Locataires Marollienne (ULM).

Une crise d’accès au logement

La crise d’accès au logement à Bruxelles ne fait plus débat : elle est attestée à la fois par les données, qui montrent par exemple la proportion croissante de ménages qui ne peuvent plus se loger sur le marché privé en consacrant un tiers, voire la moitié de ses revenus, et par les acteurs de terrain qui en constatent quotidiennement les effets désastreux.

Cette situation se marque entre autres par la difficulté pour les locataires de défendre leurs droits. En effet, être locataire précaire, c’est dans bien des cas renoncer à ses droits. Que faire lorsque son chauffage tombe en panne, en plein hiver, et que malgré de nombreux appels, le propriétaire ne fait absolument rien ? Beaucoup préfèrent se taire, de peur de perdre le logement si chèrement acquis. Certaines remercient même leur propriétaire de leur avoir « gracieusement » loué un appartement, peu importe qu’il soit insalubre ou hors de prix. Ce dont il est question ici, c’est d’un rapport de force. La concurrence sur le marché du logement crée une situation dans laquelle les locataires précaires n’ont presqu’aucune marge de manœuvre réelle pour faire valoir leurs droits, leurs besoins et leurs désirs.

Le travail social dans le contexte de crise d’accès au logement

La majorité du public de l’ULM fait partie de ces milliers de locataires précaires. L’une de nos missions est d’aider les personnes à la recherche d’un logement. Et ici l’urgence devient la norme, surtout lorsque la raison de la recherche est un préavis. Le plus souvent, ces préavis sont de trois mois. Si le propriétaire est déterminé, dès la fin du préavis il passera en justice de paix pour demander l’expulsion des locataires. La procédure en elle-même prolonge le sursis de quelques semaines. Puis le juge rajoute parfois un à deux mois « de grâce », sans se préoccuper des possibilités de relogement. Les locataires ont donc en général cinq mois pour trouver un logement, avant d’être expulsé-e-s par la police et de se retrouver à la rue.

Cela peut paraitre suffisant. Suffisant si vous n’êtes pas : chômeur ou chômeuse, travailleur ou travailleuse précaire, immigré-e, au CPAS, avec trois enfants ou plus, ou tout cela à la fois. Sinon commence alors le stress de ne pas trouver, l’angoisse augmentant au fur et à mesure que la date de l’expulsion approche. Les recherches se soldent le plus souvent par des refus répétés. Un mois avant l’expulsion, nous conseillons déjà d’appeler les « centres d’hébergement d’urgence », qui vous nourriront - mal - et vous hébergeront pour des sommes souvent plus élevées qu’un loyer.

Lors des premiers contacts avec notre association, les locataires en recherche pensent souvent qu’un logement leur sera proposé, tout de suite. Une solution concrète en somme. Or, au-delà du fait d’informer et d’aider dans les démarches à faire sur le court et long terme, nous sommes bien souvent impuissants. Pire, notre impuissance réduit notre rôle à celui d’un couvercle sur une casserole à pression qui permet de contenir la colère sociale.

Commencent alors les démarches à long terme. En premier lieu, cela consiste à s’inscrire sur les interminables listes du logement social, ou à caractère social : dix ans d’attente en moyenne. « Je serai mort d’ici là ! », nous répond-on souvent.

Puis il y a les inscriptions dans les Agences Immobilières Sociales (AIS) : entre trois et cinq ans d’attente, en fonction de votre situation. Mais pour augmenter ses chances, il vaut mieux s’inscrire dans plusieurs AIS, et donc ne pas oublier de renouveler ses inscriptions une à une. Et il faut être au taquet, parce que la plupart d’entre elles ne font les inscriptions qu’entre janvier et juin. Ben oui, sinon les listes d’attente seraient trop longues... Comme dans le logement social.

En dernier lieu, il reste la Régie Foncière de la Ville de Bruxelles, le CPAS de la Ville de Bruxelles (BRUDOMO) et le Fonds du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale. Ici aussi, le temps d’attente moyen est de trois à cinq ans, mais il y a peu de chance de trouver un logement abordable. Ces organismes publics pratiquent pour la majeure part de leur parc locatif des loyers équivalents aux prix du marché privé.

Le travail social face à l’urgence

Et à court terme ? Qu’est-ce qu’il y a faire ? Garder espoir ? Se battre ? Continuer à chercher sur le marché privé ?

Face à l’urgence, nos possibilités « d’action » se résument en réalité à peu de chose. On regarde sur internet, avec ceux et celles qui ne savent pas lire et écrire et/ou utiliser un PC. On fournit une liste de logements privés à louer. On conseille de privilégier les annonces inscrites sur les affiches « à louer » collées sur les maisons ou le bouche-à-oreille [1]. Compte tenu de l’augmentation des loyers, nous conseillons parfois, malgré nous, de chercher en périphérie de Bruxelles, parce que les loyers y sont moins chers.

À la fin des entretiens, nous serons parfois parvenus à redonner un peu de moral en y perdant un peu du nôtre. Mais faute de solutions concrètes c’est bien souvent la déception qui se lit sur les visages.

Dans les situations les plus dramatiques, nous montons parfois des dossiers de « dérogation ». Il s’agit de convaincre un organisme public, comme une SISP, d’attribuer un logement en urgence, en démontrant notamment que

la personne candidate se retrouve dans une situation tellement précaire, tant du point de vue social que financier, que l’attribution d’un logement social sera de nature à contribuer, de manière fondamentale, à la sortir définitivement de cette situation sociale précaire, mais aussi que la situation financière précaire de la personne proposée se distingue fondamentalement de la situation des autres candidat-e-s classé-e-s avant elle sur les listes d’attente  [2].

Les réponses sont unanimement négatives, puisque la situation de la personne en question n’est pas fondamentalement plus grave que celles des 46 000 autres ménages inscrits sur les listes d’attente au logement social. La généralisation et la banalisation de la précarité sont ainsi devenues telles qu’aucune situation ne peut désormais se justifier comme urgente puisqu’elles le sont toutes. On en est là.

En dehors de ça, oui, nous pouvons donner un coup de main pour ce qui est de l’obtention des allocations de relogement. Ou en fournissant des informations sur la possibilité d’avoir un peu d’argent via la réduction du précompte immobilier pour enfants à charge. Souvent, nous sommes aussi utiles dans la résolution de conflits avec les propriétaires qui ne veulent pas réaliser des travaux à charge du bailleur. Ou pour aider à récupérer la garantie locative une fois le logement quitté, ainsi que dans l’annulation de préavis irréguliers, envoyés par le propriétaire pour se débarrasser plus rapidement d’un locataire.

Alors, que faire ?

Dans ce contexte, lorsqu’on connaît l’ampleur du problème, force est de constater que le travail social n’est qu’un sparadrap sur un corps en décomposition. Si des logements de qualité suffisante ne sont pas disponibles à des prix abordables pour les publics précaires, le travail social ne peut que déplacer le problème vers d’autres.

Pourtant, cette crise n’est pas une fatalité. Laisser au marché le soin de gouverner un besoin fondamental comme le logement est un choix politique. Ce choix politique réduit le logement à une marchandise et revient de fait à nier le droit au logement. C’est donc « naturellement » que le politique se tourne vers le privé et ses promoteurs pour résoudre cette « crise » en construisant plus de logements, donc en augmentant l’offre.

Alors que faire ? Exiger la construction de logements sociaux ? Encadrer voire geler les loyers ? Faire la grève des loyers ? Reprendre les logements des multipropriétaires ? Socialiser le parc de logements privé ? Établir des (vrais) plafonds d’accès aux logements publics ? Lutter contre les expulsions ? Ce serait un bon début, oui. Mais dans tous les cas, il sera nécessaire d’obtenir de réelles concessions sur la sacrosainte propriété privée. À défaut de cela, il n’y aura jamais que des « mesurettes » qui serviront en fin de compte à perpétuer des situations profondément inégalitaires.

À travers toutes ces choses-là, c’est donc bien du fait d’amorcer un changement fondamental que nous parlons. En commençant par une réappropriation collective, donc politique, de la question du logement.

Ceci tout en sachant qu’il n’y a pas que le logement. Que nous sommes de plus en plus dépossédé-e-s de tout au fur et à mesure que tout devient à vendre. Qu’une meilleure société dans un monde qui transforme tout en marchandise n’est pas envisageable. Logement, santé, alimentation, mobilité, éducation, art, relations humaines, temps, énergie, écosystèmes, ressources naturelles... Lorsque tout devient marchandise, tout est à reconquérir.

Notes

[1À l’heure des réseaux sociaux et des sites internet, le bouche-à-oreille fonctionne de moins en moins bien au profit de la toile qui donne plus de visibilité aux annonces de location. Cela permet de faire visiter le logement par un nombre plus élevé de personnes, et donc de mettre un prix plus élevé comme il y a plus de probabilité qu’il soit loué au prix demandé.

[22 des 4 critères utilisés par les délégués sociaux pour appliquer (ou pas) une dérogation.