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Immigration

Alice Seeley Harris, le cauchemar de Léopold II

21 décembre 2015 Marcel-Sylvain Godfroid

Pas de licence spécifique (droits par défaut)

Article résumé par l’Observatoire belge des inégalité avec l’accord de l’auteur, à partir de la version originale en ligne sur le site « Le Bureau des Reptiles ».

En 1889, armée d’une bible et d’un Brownie Kodak [1], Alice Seeley Harris, une missionnaire anglaise de confession baptiste, débarquait au Congo avec son mari. Les atrocités qu’elle y découvrit la révoltèrent et elle n’eut de cesse d’utiliser son appareil photographique pour les dénoncer. Ses photos contribuèrent à chasser du Congo celui qui y régnait en tyran : Léopold II.

La photo montre un Africain assis de profil sur le muret d’une véranda, dans la splendeur d’une journée tropicale. La nature proche a tout d’un paradis terrestre. On y chercherait en vain la sourde menace de la jungle. Ici, le malaise vient d’ailleurs, du regard des deux jeunes gens qui, à l’arrière-plan, croisent les bras. De quoi ont-ils peur, ces deux hommes qui fixent l’appareil-photo comme s’il allait cracher le feu ? Et l’homme assis, que regarde-t-il avec tant d’intensité ? Est-ce du désespoir qu’on lit dans ses yeux ? Ces deux objets, sur le muret, qu’on avait d’abord pris pour des pierres ou des morceaux de bois, il faut se pencher sur la photo pour se rendre compte que ce sont la main et le pied d’un enfant. Nous sommes dans le haut Congo, en 1904. L’homme s’appelle Nsala. Pour punir les habitants de leur réticence à récolter le caoutchouc, des miliciens de l’Anglo-Belgian India Rubber Company ont attaqué son village et tué sa femme et sa fille, avant de les dévorer. Avec ses deux compagnons, Nsala s’est mis en route pour demander justice à l’administrateur colonial. Il transporte, emballés dans une feuille de bananier, la main et le pied de sa petite fille, tout ce qui reste de l’épouvantable festin des soudards. Quand les trois hommes font halte à la mission, Alice Seeley Harris est seule. Sous les yeux horrifiés de la jeune femme, Nsala déplie la feuille de bananier. « Je voulais apporter des preuves », explique-t-il.

Prisonnière des conventions victoriennes

Alice a trente-quatre ans. Elle est née dans le Somerset, en Angleterre. Depuis qu’elle est toute petite, l’Afrique la fascine. Elle veut aller évangéliser les populations africaines, comme le célèbre explorateur David Livingstone. Seulement voilà, le Congo n’est encore qu’une terra incognita. Certainement pas la place d’une femme prisonnière des conventions victoriennes autant que du corset qui lui étrangle la taille. Contre vents et marées, Alice n’en a pas moins suivi une formation de missionnaire à Londres. En 1898, elle a épousé John Harris, un missionnaire comme elle. En guise de voyage de noces, les Harris ont pris la mer pour un long voyage qui les a conduits ici, dans cette région oubliée de Dieu.

Ce qu’ils y ont découvert les a révoltés. Léopold II, le souverain du Congo, se bâfre sans scrupule de sa part du « succulent gâteau africain » que les grandes puissances se sont partagées à la Conférence de Berlin de 1885. Sous prétexte « d’ouvrir le territoire au commerce, d’abolir l’esclavage et de civiliser et christianiser les païens », comme il en a reçu le mandat, le roi des Belges en a fait source d’enrichissement personnel, au prix d’un nouvel esclavage tout aussi révoltant que l’original. « Nulle part on n’a vu un domaine privé de cette étendue (quatre-vingt fois la superficie de la Belgique) administré comme une ferme, à l’aide de vastes troupeaux de travailleurs réduits au servage », s’indignera, une dizaine d’années plus tard, un député socialiste au Parlement belge.

La création des infrastructures nécessaires au développement de la colonie exige d’énormes investissements. Léopold II s’est vu contraint d’emprunter des sommes considérables à l’État belge et de puiser dans sa cassette personnelle. Il a même frôlé la faillite quand la demande en ivoire, la principale ressource de la colonie, s’est tarie. Heureusement pour lui, en 1888, John Dunlop, un vétérinaire de Belfast, invente la chambre à air en regardant son jeune fils peiner sur son tricycle à roues pleines. Le boom sur le caoutchouc qui s’en suit est un don du ciel pour le souverain du Congo, car sa colonie regorge de latex sauvage. Le manque de bras se fait criant, car extraire la précieuse sève est tout sauf un travail de tout repos. Les lianes serpentent à la cime des grands arbres de la forêt tropicale, à des hauteurs pouvant atteindre des dizaines de mètres. Pourquoi les « indigènes » se tueraient-ils à cette tâche ingrate et dangereuse pour un salaire de misère ? Quand ce salaire existe, car il est le plus souvent l’exception qui confirme la règle.

Pour les forcer à travailler, il est nécessaire de créer des milices comme celle qui a ravagé le village de Nsala. Mais dans bien des cas, c’est l’armée officielle, la « Force publique » créée dans le but de lutter contre les négriers arabes de Zanzibar, qui fait respecter les extravagants quotas imposés par le roi. L’amputation d’une main est une pratique courante. Les cartouches de fusil sont distribuées aux soldats africains avec parcimonie. Les officiers européens exigent de leurs hommes qu’ils rapportent une main prouvant que chaque cartouche a été utilisée à bon escient.

Leur origine anglo-saxonne rend les missionnaires protestants moins enclins que leurs confrères catholiques à fermer les yeux sur ces atrocités. Mais comme c’est l’État du Congo qui accorde les concessions, ils se taisent, de crainte de voir leur travail d’évangélisation paralysé par les tracasseries administratives. Les rares qui se risquent à témoigner se heurtent à l’intelligence froide et machiavélique du roi, qui joue les vierges effarouchées et cultive son image de bienfaiteur de l’humanité par d’habiles manœuvres diplomatiques, une propagande éhontée et la corruption des journalistes belges et étrangers.

Frisson d’horreur

Un autre missionnaire, le pasteur Stannard, est accouru au-devant de Nsala. « C’était un spectacle affreux », écrira-t-il, plus tard, « À l’heure où j’écris ces lignes, je ressens encore le frisson d’horreur qui m’a parcouru devant le regard de ce père accablé par le désespoir. » Alice, de son côté, n’a jamais partagé l’opinion répandue en Europe que l’état mental des « races inférieures » est plus proche du crocodile ou de l’hippopotame que de l’être humain. Elle court chercher son appareil photographique : il est urgent de dénoncer ce crime aux yeux du monde entier. Les missionnaires ont compris que la photographie était un outil de propagande idéal. Le magazine illustré de leur organisation en fait largement usage, et l’appareil photo fait partie de la panoplie du candidat au départ, au même titre que le casque colonial et la moustiquaire.

L’incorruptible Kodak

Figure centrale de l’image, Nsala, un père comme les autres qui pleure son enfant, acquiert une humanité que même le plus endurci des racistes ne peut lui dénier. Il devient l’archétype des martyrs sacrifiés à la cupidité d’un monarque tout puissant. La photo va faire le tour du monde.

Car, partout en Occident, et même en Belgique, d’autres voix se mêlent à celles des missionnaires pour crier leur indignation. Le journaliste anglais Edmund Dene Morel crée l’Association pour la Réforme du Congo, une des premières organisations humanitaires du vingtième siècle, comparable à nos Human Rights Watch ou Amnesty International. Son livre le plus célèbre, Red Rubber, sera un best-seller en 1906, mais la photographie de Nsala figure déjà dans le pamphlet qu’il fait paraître en 1904 : King Leopold’s Rule in Africa. Émus par les images et les articles, de nouveaux adeptes rallient par milliers l’association de Morel. Et, comme le Royaume-Uni est un des garants des accords de la conférence de Berlin, le Parlement de Westminster est inondé de lettres sommant les députés de mettre un point final à cette ignominie.

Le gouvernement de Sa Majesté n’a bientôt plus d’autre choix que de confier une mission d’enquête à Roger Casement, le consul du Royaume-Uni dans l’État indépendant du Congo. Véritable catalogue d’atrocités, le rapport du diplomate confirme point par point les témoignages des missionnaires protestants.

L’« œuvre civilisatrice » de Léopold II

De g. à dr. John Harris, trois Congolais victimes des atrocités et Edgar Stannard

La question du Congo fait désormais la une de l’actualité en Europe et en Amérique. Plusieurs journaux sont créés pour attaquer Léopold II ou pour prendre sa défense. Des dizaines de livres sont publiés par ses adversaires, comme par ses thuriféraires. Le scandale est si énorme que le Parlement belge n’a d’autre solution que de forcer, non sans mal, le roi à céder sa colonie à la Belgique, qui en assure l’administration à partir de 1908. Dès lors, l’Association pour la Réforme du Congo considère que sa mission est terminée. Elle se dissout en 1912, au cours d’une cérémonie où ses dirigeants dressent un bilan triomphal de leur combat.

Alice cultiva l’humilité jusque bout – dans l’ombre de son mari, comme le voulait la condition de la femme à cette époque. Aujourd’hui sa tombe n’est qu’une simple dalle gravée de ces quelques mots : Alice Seeley Harris, 1870-1970. Quant à ses photos, elles sont conservées au siège de l’Association contre l’Esclavage, à Londres, dans une petite boîte rangée au fond d’une banale armoire métallique. Un écrin bien modeste pour des documents qui ont chassé du Congo celui qui y régnait en tyran. Mais il est vrai que c’est seulement dans les contes de fée que les méchants rois sont châtiés, à la fin de l’histoire. Quand il mourut, en 1909, Léopold II était un des hommes les plus riches du monde. Lors de ses funérailles, les têtes couronnées d’Europe y allèrent de leur petite larme, tandis que les discours portaient aux nues son « œuvre civilisatrice ».

Notes

[1« Les Brownie sont une série d’appareils photo simples et bon marché fabriqués par Kodak de 1900 à 1967. Le premier modèle, lancé en février 1900, était constitué d’un boîtier en carton et d’un objectif à ménisque. Commercialisé au prix de un dollar, il s’adressait à tout un chacun et, de fait, devint très populaire. » (Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Brownie_%28appareil_photographique%29)