Être mère célibataire
le rôle des inégalités socioéconomiques
19 janvier 2026 ,
L’étude complète en anglais est accessible ici : Musni, D. B., & Schnor, C. (2025). The Changing Links Between Socioeconomic Status and Single Women’s Entry Into Parenthood. Journal of Marriage and Family.
En Belgique, plus d’un enfant sur dix nait d’une mère célibataire. Il s’agit d’un sujet d’attention car élever un enfant seule s’accompagne souvent de difficultés pour la mère comme pour l’enfant. Cet article, extrait d’une étude plus vaste, vise à détailler le profil des femmes qui ont eu un enfant alors qu’elles étaient célibataires. L’étude s’interroge aussi sur la façon dont le niveau d’études et le revenu influencent les chances de devenir mère en étant célibataire.

Différents types de mères célibataires
Les données publiques montrent qu’entre 15 000 et 17 000 enfants naissent chaque année de mères célibataires. Il s’agit de femmes qui n’étaient ni mariées ni en cohabitation légale ou de fait au moment de la naissance, selon une combinaison des informations issues des registres nationaux et des bulletins de naissance. En Belgique, ces naissances représentent 12 % à 14 % de l’ensemble des naissances ces dernières années. [1]
On imagine souvent la mère célibataire comme une très jeune femme tombée enceinte « par accident ». Pourtant, la part des enfants nés de mères célibataires âgées de 35 ans ou plus est passée de 19 % en 2011 à 24 % en 2022 (voir Figure 1). Cela reflète deux choses : (1) le fait que les situations pouvant mener à devenir mère célibataire — grossesse non prévue, rupture ou décès d’un partenaire — peuvent survenir à tout âge, et (2) la tendance générale à avoir des enfants de plus en plus tard.
Plusieurs études ont aussi porté sur un petit groupe, en croissance, de femmes souvent entre la fin de la trentaine et le début de la quarantaine qui décident d’avoir un enfant seules, souvent grâce à la PMA : les « mères solos » ou « mères célibataires par choix ». [2]
Qui devient mère célibataire, selon son niveau d’éducation, de revenu et d’âge ?
Nous avons utilisé des données administratives belges individuelles pour analyser le profil de 43 810 femmes âgées de 25 ans et plus, qui ont eu leur premier enfant en étant célibataires entre 2005 et 2015. Les mères célibataires sont définies ici comme des femmes qui n’étaient ni mariées ni en cohabitation légale ou de fait au moment de la naissance de leur premier enfant, selon les informations sur la composition du ménage. La figure 2 montre le niveau d’éducation et de revenu de ces mères célibataires, en fonction de l’âge.
Parmi les mères célibataires les plus jeunes (25 à 29 ans), on trouve la plus forte proportion de femmes ayant un niveau d’éducation primaire (17 %, voir figure 2A) et un revenu annuel avant la naissance faible (40 %, voir figure 2B). [3] Peu d’entre elles ont suivi un enseignement supérieur long (9 %), et encore moins appartenaient à la catégorie de revenu aisée (1 %).
À mesure que l’âge augmente, la part de femmes hautement diplômées et à revenu élevé grandit également (voir figure 2). Parmi les femmes célibataires qui ont eu leur premier enfant à 40 ans ou plus, une sur quatre avait un enseignement supérieur long, et 17 % avaient un revenu aisé.
Ce profil socioéconomique donne un aperçu des liens entre l’éducation, le revenu et l’âge au moment de devenir mère célibataire. L’analyse statistique menée sur plus de 500 000 femmes célibataires et sans enfant confirme les tendances observées. Avant 35 ans, ce sont surtout les femmes avec un faible niveau d’études et de revenu qui ont leur premier enfant en étant célibataires. Mais à partir de 35 ans, la tendance s’inverse : les femmes les plus diplômées et les mieux rémunérées augmentent leur propension à avoir leur premier enfant sans partenaire.
Il est possible de creuser davantage les dynamiques affectant les femmes célibataires de 35 ans et plus. À cet âge, il devient souvent plus difficile d’avoir un enfant. Nous avons suivi, entre 2005 et 2015, plus de 165 000 femmes sans enfant âgées de 35 ans et plus, dont 9 541 sont devenues mères célibataires pendant cette période.
Les résultats clés pour les femmes de 35 ans et plus sont présentés dans la Figure 3 ci-dessous. Le groupe de référence correspond aux femmes ayant un enseignement secondaire et un revenu moyen (point violet). La figure compare la tendance à avoir un premier enfant en étant célibataire, selon les différentes combinaisons de niveau d’éducation et de revenu, par rapport à ce groupe de référence. En principe, un Hazard Ratio supérieur à 1 indique une tendance plus élevée à devenir mère célibataire que le groupe de référence, tandis qu’un Hazard Ratio inférieur à 1 indique une tendance plus faible. Dans le graphique, les femmes ayant un enseignement supérieur de type long et un revenu moyen sont environ 60 % (Hazard Ratio de 1.6, ligne rose) plus susceptibles d’avoir un premier enfant en étant célibataires que les femmes ayant un enseignement secondaire et un revenu moyen. Celles ayant un enseignement primaire et un revenu moyen sont environ 20 % (Hazard Ratio de 0.8, ligne vert) moins susceptibles d’avoir un premier enfant en étant célibataires que les femmes ayant un enseignement secondaire et un revenu moyen.
Chaque ligne colorée montre la tendance à avoir un premier enfant en étant célibataire, selon le niveau d’éducation et comparé aux autres groupes d’éducation. La position de chaque ligne le long de l’axe horizontal montre comment le niveau de revenu influence différemment la tendance à avoir un enfant seule, selon le niveau d’éducation. On voit que la ligne rose reste au-dessus des autres niveaux d’éducation sur l’ensemble du graphique. Cela signifie qu’à partir de 35 ans, les femmes les plus diplômées sont celles qui ont le plus de chances d’avoir un enfant en étant célibataires, quel que soit leur niveau de revenu. À l’inverse, parmi les femmes restées célibataires et sans enfant à cet âge, les moins diplômées sont celles qui ont le moins de chances de devenir mères célibataires.
Chez la plupart des femmes, la tendance à devenir mère célibataire après 35 ans diminue à mesure que le revenu augmente (les lignes verte, orange et bleue descendent sur le graphique). En revanche, chez les femmes diplômées de l’enseignement supérieur long (ligne rose), être aisée augmente la tendance à avoir un premier enfant en étant célibataire après 35 ans. Ces dernières sont plus de deux fois plus susceptibles d’avoir un premier enfant en étant célibataires que le groupe de référence (point violet).
Réflexions : Le privilège du choix
Aux jeunes âges, les femmes les plus favorisées ont souvent tendance à retarder la maternité pour se consacrer à la poursuite d’études, à la construction de leur carrière ou à des activités personnelles. À l’inverse, les femmes ayant un niveau d’éducation et de revenu plus faible disposent de moins d’opportunités pour améliorer leur situation socioéconomique et peuvent donc être plus enclines à accepter une grossesse non planifiée. En Belgique, ces femmes font aussi face à des obstacles plus importants si elles souhaitent interrompre une grossesse non désirée : dépasser la limite légale de 12 semaines après la conception implique souvent de se rendre à l’étranger (souvent aux Pays-Bas) pour des procédures d’IVG coûteuses.
À des âges plus avancés, certaines femmes célibataires peuvent choisir d’avoir un enfant seules plutôt que de risquer de ne jamais devenir mères. Nos résultats indiquent que cela semble particulièrement le cas des femmes très diplômées, même avec un revenu plus modeste. Cela laisse penser que le niveau d’éducation apporte des ressources au-delà du revenu qui peuvent rendre la maternité solo plus envisageable : un emploi de qualité, stable même lorsqu’il est flexible ou à temps partiel, ainsi qu’un réseau familial et amical issu de milieux plus aisés.
Il est intéressant de noter que contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, toutes les femmes célibataires à haut revenu n’ont pas davantage de premier enfant après 35 ans que celles à bas revenu. Seules les plus diplômées en ont davantage. Les femmes à haut revenu mais peu diplômées ont moins de chances d’être mères à un âge avancé, ce qui reflète probablement des conceptions plus traditionnelles de la famille.
Les différences de tendance entre les femmes avec enseignement supérieur court et long pourraient aussi refléter des écarts de classe sociale au sein même des diplômées de l’enseignement supérieur. Celles qui poursuivent des études universitaires proviennent souvent de milieux plus aisés et ont des attitudes plus libérales, ce qui peut influencer à la fois leur vision du fait d’avoir un enfant seules et la manière dont elles le font. Nos résultats font écho à d’autres études sur les « mères solos » à la fois hautement diplômées et financièrement stables.
Un revenu élevé permet souvent de concrétiser un projet de maternité solo, notamment par le recours à la procréation médicalement assistée (PMA) — la voie la plus fréquente pour concevoir en étant célibataire. En Belgique, les femmes célibataires y ont accès légalement, et l’État prend en charge environ 80 % des frais de traitement. Cependant, le sperme d’un donneur coûte environ 500 € par paillette et les tickets modérateurs s’élèvent à entre 500 et 700 € pour un cycle de fécondation in vitro (moins pour une insémination, selon la clinique), qu’il faut parfois réaliser plusieurs fois. La maternité solo par PMA est donc plus accessible aux femmes disposant de moyens financiers importants. Les cliniques de fertilité et les services d’adoption peuvent aussi parfois favoriser les candidates ayant une situation financière stable lors de la sélection des futures mères solos. [4]
Dans notre étude, entre 2005 et 2015, plus de 63 000 femmes âgées de 35 à 48 ans et sans diplôme de l’enseignement supérieur n’ont pas eu d’enfant [5]. À ces âges, ces femmes présentent une probabilité accrue de ne jamais en avoir. Pour une partie d’entre elles, c’est sans doute volontaire. Mais la non-parentalité féminine s’explique souvent par le report de la maternité, plutôt que par son refus. [6] Par ailleurs, une étude portant sur les pays nordiques montre que la non-parentalité est aujourd’hui plus fréquente parmi les femmes les moins diplômées. [7] Cela suggère que, dans des sociétés où le niveau d’éducation général augmente, celles qui n’ont pas fait d’études supérieures se retrouvent de plus en plus désavantagées dans plusieurs aspects de leur vie. D’abord, elles ont moins accès aux activités sociales et de loisirs qui favorisent les rencontres. [8] Ensuite, elles trouvent moins facilement leur place dans un marché du travail, ce qui les fragilise économiquement. Ces difficultés économiques peuvent constituer un frein à la réalisation d’un projet d’enfant, surtout lorsqu’elles sont encore sans enfant à 35 ans ou plus. Ces éléments réduisent leur possibilité d’accéder à la maternité, que ce soit dans le cadre d’un couple ou comme « mères solo ».
Ces réflexions montrent comment les inégalités socioéconomiques influencent qui devient mère célibataire, et à quel moment. Même si des changements structurels sont nécessaires pour que chacun puisse former la famille qu’il souhaite, il est déjà possible de réduire les obstacles à la parentalité en garantissant des salaires décents, un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée, des congés adaptés, et des crèches et services de garde suffisants et abordables. Les futurs parents comme les parents actuels devraient pouvoir adapter leur travail aux besoins familiaux sans craindre de répercussions économiques négatives.
Notes
[2] Golombok, S. (2015). Solo mother families. In Modern families : Parents and children in new family forms (pp. 138–162). Cambridge University Press, Jadva, V., Badger, S., Morrissette, M., & Golombok, S. (2009). ‘Mom by choice, single by life’s circumstance…’ Findings from a large scale survey of the experiences of single mothers by choice. Human Fertility, 12(4), 175–184 et Volgsten, H., & Schmidt, L. (2021). Motherhood through medically assisted reproduction – characteristics and motivations of Swedish single mothers by choice. Human Fertility, 24(3), 219–225.
[3] Le revenu individuel annuel était à l’origine mesuré par tranches de 5 000 €, puis regroupé en quatre catégories. La catégorie « moyen » inclut le revenu minimum garanti en Belgique pour chaque année. Les seuils sont les suivants : 2005–2007 – bas (0 à <10 000 €/an), moyen (10 000 à <20 000 €/an), supérieur (20 000 à <35 000 €/an) et aisé (≥35 000 €/an) ; 2008–2015 – bas (0 à <15 000 €/an), moyen (15 000 à <25 000 €/an), supérieur (25 000 à <40 000 €/an) et aisé (≥40 000 €/an).
[4] Hertogs, P., Van Gasse, D., Spikic, S., & Mortelmans, D. (2021). Fertility Practitioners’ Coping Strategies When Faced with Intra-Role Conflict from Screening Aspiring Single Mothers by Choice. Social Sciences, 10(11), 438.
[5] Il est bien sûr possible que certaines aient eu un enfant après la période d’observation.
[6] Beaujouan, É., Sobotka, T., Brzozowska, Z., & Zeman, K. (2017). Has childlessness peaked in Europe ? Population & Sociétés, 540 et Lemoine, M.-E., & Ravitsky, V. (2015). Sleepwalking Into Infertility : The Need for a Public Health Approach Toward Advanced Maternal Age. The American Journal of Bioethics, 15(11), 37–48




