Version imprimable de cet article Version imprimable

Genre Classes sociales

La place des père dans les soins périnataux : un progrès en trompe-l’œil ?

9 mars 2026 Marine Quennehen

CC by

Si la société attend désormais des pères qu’ils s’investissent pleinement, leur place reste floue, notamment dans la sphère médicale. Malgré une incitation à suivre les cours de préparation, ils y sont davantage perçus comme des soutiens aux mères que comme des acteurs autonomes. Faute de repères clairs et de politiques familiales structurantes, la paternité reste une bonne volonté vulnérable, fortement marquée par les inégalités sociales [1].

Trouver sa place pendant l’accompagnement de la grossesse

Une majorité des pères rencontrés [2] ont assisté aux échographies et aux séances de préparation à l’accouchement. Cette présence répond d’ailleurs à une forte incitation des équipes soignantes. Pour un père, être présent à chaque consultation prénatale exige de déployer de véritables stratégies de contournement. Or, cette capacité à s’absenter est socialement marquée : elle profite avant tout aux cadres et aux professions intellectuelles qui, grâce à l’autonomie de leur poste ou à l’accès au télétravail, parviennent plus aisément à jongler avec leur emploi du temps.

C’est elle qui est en train de créer le bébé, mais ça me concerne. Donc, je trouve ça normal que s’il y a bien un truc que je peux faire pendant la grossesse, c’est au moins m’intéresser à ce qui se passe.
(Simone, 45 ans, futur père belge d’origine italienne, cadre dans une entreprise internationale avec une compagne cadre dans une organisation internationale)

Les cours de préparation visent théoriquement l’inclusion mais demeurent dans les faits un bastion de l’« entre-soi féminin » [3]. Il existe un véritable décalage : les soignant·es insistent sur l’importance de la présence paternelle, mais une fois sur place, les hommes se retrouvent marginalisés. L’attention médicale étant presque exclusivement focalisée sur la mère, les pères sont souvent écartés des discussions et des décisions périnatales [4]. Loïc, un père belge de 35 ans enseignant dans le secondaire raconte que pendant un rendez-vous gynécologique, il est venu avec une question pour rappeler à la professionnelle qu’il était là. D’autres hommes comme Hugo, 33 ans, documentaliste, rapportent leur difficulté à s’affirmer et se sentent maladroits.

Je sais jamais trop où me mettre. Parce que j’ai pas envie de m’imposer ou quoi que ce soit donc j’attends plutôt qu’on m’invite à m’installer quelque part. Pour pas gêner, d’être dans le passage ou quoi que ce soit. Donc j’ai toujours l’impression d’être un petit peu… pas en trop, mais de pas savoir où me mettre.

S’ils admettent volontiers la priorité accordée à la mère, les pères réclament néanmoins des repères qui leur sont propres. Le système peine pourtant à leur répondre, les figeant souvent dans une posture d’auxiliaire ou d’accompagnant, au détriment d’un véritable statut d’acteur.

La place du père à la maternité, un équilibre précaire dépendant du milieu social

En salle de naissance, la place du père tient souvent de l’équilibriste. Si les sages-femmes valorisent généralement leur inclusion, la dynamique change radicalement dès que l’accouchement se technicise ou qu’une urgence survient. Face aux gynécologues ou lors d’imprévus, la logique du ’faire avec’ les parents s’efface au profit d’une prise en charge purement médicale. Dans ces moments où le manque de personnel et de temps se fait sentir, l’information circule mal : le père, censé être un soutien, se retrouve souvent mis de côté, voire moqué pour ses maladresses supposées.

Face à ce flou institutionnel, tous les hommes ne réagissent pas de la même manière. J’ai identifié trois postures, étroitement liées à leurs ressources sociales [5] :

La posture de revendication (haut capital culturel) : Ces pères, dotés veulent être engagés dès le départ dans le projet d’enfant et souhaitaient être des acteurs à part entière pendant l’accouchement. Ils vivent leur mise à l’écart comme un choc, voire une violence. Damien, (39 ans, graphiste) est présent pendant tout l’accouchement. Il rapporte ces désillusions quand la primauté est donnée à la mère et l’enfant :

Il y avait un peu les infirmières qui rentraient, qui ne regardent pas trop la présence masculine […]. Déjà, le lit sur lequel on dort, c’est une espèce de fauteuil pas très confortable, donc des nuits quand même chaotiques […]. Je me rappelle d’avoir eu des petits moments de vide comme ça à me dire : “Qu’est-ce que je peux faire”. […] On m’a inclus dans le sens où si au niveau du regard, on m’incluait pas, ça tenait qu’à moi de me lever, de me mettre aussi avec elle (sa compagne) et de regarder comment faire.

La place du père en maternité reste floue, imprécise et parfois éloignée de pratiques concrètes. La matricentralité de ces espaces est ressentie par les pères de ce profil. Ils adoptent une position critique envers le milieu hospitalier et protestent quant à la marginalisation de leur rôle. Ils cherchent avant tout de la coopération avec les différent·es professionnel·les.

La posture de résignation (l’entre-deux) : Ces hommes souhaitent être inclus dans le projet d’enfant mais se sentent moins acteur que leur compagne et se retrouvent piégés dans une injonction paradoxale. D’un côté, on leur a dit qu’ils devaient être là et rester les ’garants du projet de naissance’ ; de l’autre, ils ne sont plus considérés comme des interlocuteurs valables une fois l’action lancée. Hugo (33 ans, employé documentaliste) rapporte une forme de résignation sereine plutôt qu’une frustration à ne pas être central pendant l’accouchement.

Je ne me suis pas senti, comment dire, mis à l’écart. Je me sentais par contre un peu parfois dans le chemin. […] Parce qu’on n’a pas envie d’être, d’être une gêne ou de gêner le travail des médecins et des sages-femmes, etc […]

Marine – Et ils t’ont expliqué un peu comment ça allait se dérouler ?

Hugo – Non pas vraiment, parce qu’ils font ça un peu dans l’urgence, entre guillemets, ils essayent que ça ne dure pas trop longtemps, donc ils le font. Et puis ils expliquent qu’ils ont dû le faire pour telle ou telle raison. Par exemple l’épisiotomie. Ils avaient prévenu à l’avance qu’ils le faisaient que si c’était nécessaire, et donc on les entendait discuter entre elles, c’était que des femmes. […] Moi j’entendais qu’ils allaient faire une épisiotomie, mais ils n’ont pas demandé l’accord parce que c’est trop tard.

Dans les récits de ces pères transparaît la place floue et restreinte qui leur est laissée. Investis mais démunis, ils acceptent cette contradiction avec fatalisme, critiquant parfois le système sans pouvoir s’y opposer.

La posture de retrait (classes populaires) : Dans les milieux populaires, la présence à l’accouchement est souvent vécue comme un impératif conjugal et social, bien qu’elle se heurte parfois aux contraintes rigides du monde du travail. Ce positionnement ne découle pas uniquement d’une mise à l’écart par l’institution médicale, mais s’enracine dans une socialisation de genre qui définit des sphères de compétences distinctes. Ayant intériorisé, dès l’enfance, des modèles où les soins aux nourrissons sont l’apanage des femmes, ces pères se sentent peu légitimes dans l’univers de la petite enfance.

Dès lors, ils adoptent une « proximité non intrusive » : ils sont présents physiquement, mais restent en retrait symboliquement. Leur rapport à la parentalité, souvent marqué par une hypergamie masculine, reste structuré par la figure traditionnelle du père pourvoyeur. Loin de bousculer les logiques de genre, l’arrivée de l’enfant vient au contraire cristalliser leur identité de chef de famille, dont la responsabilité première est d’assurer la sécurité matérielle du foyer plutôt que de s’investir dans les tâches de care.

Ils sont là, parfois en salle d’attente ou en retrait, validant par leur attitude leur statut de parent secondaire. C’est ce qu’explique André (44 ans, indépendant dans la location de voiture) :

Tous les professionnels ont été top, bien sûr. Mais la place du papa, il n’y a pas vraiment de place du papa. La place du papa, c’est à l’écart. C’est un peu la roue de secours dans une voiture qu’on va sortir vraiment en cas de gros problème. Mais on venait me rassurer tout ça, mais je ne savais rien faire. Non, vraiment, ce n’était pas chouette. […] Je pense, peut-être c’est la vieille école, mais il n’y a pas vraiment la place pour un papa. Le papa, j’ai eu l’impression de plus déranger qu’autre chose parce que tout ce que je faisais ne servait à rien.

Les hommes ne discutent généralement pas ouvertement de leurs craintes, de leurs aspirations ou de leurs limites et ne sont pas invités à les formuler. Souvent issus de milieux modestes ou racisés, ces pères ne disposent pas des armes sociales pour affronter l’autorité de l’hôpital. Ils subissent les normes imposées avec une certaine résignation : leur silence n’est pas une validation du système, mais le résultat d’un sentiment d’impuissance face à une institution qui les impressionne.

Les limites structurelles à l’engagement des pères

Si la majorité des pères assistent désormais aux rendez-vous et à l’accouchement, leur présence répond surtout à une nouvelle obligation morale : celle de « faire » le père (couper le cordon, gérer les premiers soins). Cette injonction, bien qu’elle soit présentée comme une avancée dans la reconnaissance de leur place, peut aussi se traduire par une contrainte implicite, les plaçant dans un rôle qui n’a pas forcément été réfléchi ou souhaité.

L’analyse des brochures de l’Office de la naissance et de l’enfance (ONE) en est l’illustration flagrante : s’adressant prioritairement aux mères, elles n’évoquent les pères que de manière succincte ou humoristique, peinant ainsi à mobiliser ceux qui se sentent déjà éloignés des questions parentales. Sur la brochure « Un bébé, bientôt… », seule est représentée une mère à différentes étapes de sa grossesse, visiblement pensée comme l’unique lectrice. Au fil des pages, le père est rarement mis en scène (apparaissant sur seulement 5 images) et, lorsqu’il l’est, sa posture interroge. En effet, le seul père racisé de la brochure est représenté dans une attitude inquiète et peu à l’aise (p. 17), renforçant l’image d’un parent en retrait ou anxieux face à son rôle.

À cet obstacle symbolique s’ajoute une contrainte matérielle majeure : le conflit de temporalité. Alors que l’hôpital exige leur présence, le monde du travail réclame leur productivité, sans égard pour leurs difficultés à se libérer. Pris en étau entre ces injonctions contradictoires, les pères — surtout lorsqu’ils sont les seuls pourvoyeurs de revenus — se heurtent à des murs.

L’engagement paternel ne dépend pas seulement d’une volonté individuelle, mais de la capacité des hommes à naviguer dans la tension permanente entre l’accueil périnatal et les contraintes sociales. Si cet article montre que les futurs pères sont de plus en plus nombreux à revendiquer une place dans ce parcours, force est de constater que cette présence accrue est loin d’abolir les inégalités de genre. La paternité reste profondément façonnée par les institutions et les politiques publiques qui conditionnent le statut des parents [6].

Dans l’ensemble, il est nécessaire de reconnaître les obstacles structurels rencontrés par les hommes, au sein de services de soins encore largement conçus autour de la figure maternelle. Toutefois, si l’on observe chez certains pères un désir d’implication plus élevé, celui-ci reste souvent porté par une trajectoire personnelle ou encouragé par la conjointe. Or, on ne peut faire reposer le changement social uniquement sur une transformation « par le bas » ou sur le bon vouloir des dominants, en attendant qu’ils renoncent spontanément à leurs privilèges de genre.

Dès lors, pour réduire les inégalités dans le travail parental — encore criantes en Belgique — une réforme en profondeur s’impose. Il ne s’agit plus seulement d’interroger la capacité des structures à accompagner l’émergence de paternités actives [7], mais d’exiger des changements structurels radicaux : une refonte des congés de naissance, la mise en place de dispositifs de soutien ciblant spécifiquement les pères et une protection accrue des salarié·es face à l’envahissement de la sphère professionnelle. Enfin, ce chantier doit s’accompagner d’un investissement massif dans une éducation égalitaire dès le plus jeune âge. En renforçant les dispositifs tels que l’EVRAS, l’école peut déconstruire les stéréotypes de genre avant qu’ils ne se cristallisent, permettant aux futurs parents de s’imaginer hors des rôles prescrits. Ce n’est qu’à ce prix que la parentalité cessera d’être le lieu de reproduction des logiques de domination.

Notes

[1Chatot M., Quennehen M. 2025, Être un père féministe, mission impossible  ?, Paris, Textuel, 238 p.

[2Les données présentées ici sont issues d’une enquête financée par le FNRS sur devenir père pour la première fois. Dans ce contexte 21 hommes ont été rencontrés avant la naissance puis 19, 3-4 peu après l’accouchement et 17 à la première année de l’enfant. Ils sont de nationalité belge, résidant en Wallonie ou en Région de Bruxelles-Capitale et forment un couple hétérosexuel. Ils sont majoritairement issus des classes moyennes.

[3Jacques B., 2012, « Les cours de préparation à la naissance comme espace de ségrégation sexuelle », L’Information géographique, 76, 2, p. 108‑121.

[4Alvarenga W. de A., Sousa M. da C.S.C., Sales J.K.L. de, Neris R.R., DeMontigny F., Nascimento L.C., 2024, « Elements of fatherhood involved in the gestational period : a scoping review », Revista Brasileira de Enfermagem, 77, 1, p. 1‑11.

[5Ces profils ont fait l’objet d’un article détaillé : Quennehen M., 2025, « Une place à prendre  : entre intégration et distanciation des futurs pères dans le parcours de soins périnataux en Belgique  ? », Revue française des affaires sociales, 3.

[6Trellu H., 2007, « Recompositions et résistances de la masculinité et de la féminité, de la paternité et de la maternité à l’épreuve du congé parental pris par les hommes en France », Recherches sociologiques et anthropologiques, 38, 2, p. 123‑141.

[7Draper H. et Ives J. (2013), « Men’s Involvement in Antenatal Care and Labour : Rethinking a Medical Model », Midwifery, vol. 29, n° 7, p. 723-729.