Version imprimable de cet article Version imprimable

Classes sociales Richesses Cadre de vie

Parcours de vies inégalitaires

19 février 2018 Cécile Piret, Joël Girès

CC by

Bien que l’idéal d’égalité des chances soit très présent dans notre société, la reproduction intergénérationnelle des inégalités est indéniable. Encore et toujours, l’origine sociale conditionne les possibilités d’avenir et les ressources disponibles. Cela paraît une évidence : naître riche ou pauvre, ce n’est vraiment pas la même chose. À travers deux histoires fictives [1], nous voulons montrer comment, au fil d’une trajectoire, l’héritage social se présente comme avantageux pour les uns et désavantageux pour les autres. Ces deux histoires sont contextualisées par des encarts chiffrés.

Anthony et Juliette

Anthony est né à Seraing, dans la banlieue paupérisée de Liège où le taux de chômage dépasse les 23%. Le papa d’Anthony a longtemps travaillé dans la sidérurgie comme ouvrier polyvalent. Après un accident de travail, il devient invalide à 50 ans. La maman d’Anthony, elle, travaille toujours comme femme de ménage dans une école du quartier et fait des ménages après journée. Ils ont acheté une petite maison mitoyenne que le père, avec l’aide de ses oncles, a entièrement rénovée après le travail à l’usine. Anthony partage sa chambre avec son petit frère. Anthony a quelques difficultés à l’école, ses parents tentent de l’aider mais ils ne parlent pas très bien le français car ils sont issus de l’immigration italienne.

Juliette est née à La Hulpe, dans la banlieue cossue et arborée du Brabant Wallon. Le papa de Juliette est médecin généraliste et sa mère est architecte. Ils vivent dans une villa et Juliette et son petit frère ont chacun une chambre spacieuse et lumineuse. Juliette a quelques difficultés à l’école, ses parents ont engagé un professeur particulier qui vient deux fois par semaine à la maison.

Selon son origine sociale, un enfant n’aura pas le même destin scolaire. On peut déjà le constater à l’entrée du secondaire : à ce stade de leur parcours, 50% des enfants dont l’un des deux parents ne dispose pas de diplôme sont en retard d’au moins une année ; ce chiffre est de seulement 10% pour les enfants dont l’un des deux parents a un diplôme du supérieur [2]. Les inégalités sont aussi visibles dans le choix des filières : à Bruxelles, 65% des élèves du technique ou du professionnel ont un père ouvrier ou au chômage ; les élèves qui ont cette origine sociale ne sont que 20% dans l’enseignement général [3]. Les parents ne sont pas à blâmer pour cette situation ; il faut plutôt pointer du doigt le fait que les ouvriers ou les personnes au chômage ont des ressources moins élevées, et donc moins d’opportunités à offrir à leurs enfants. Les élèves dans le technique ou le professionnel bénéficient par exemple moins souvent d’une chambre personnelle ou d’une bibliothèque à la maison. De plus, ayant suivi un cursus court, les parents les moins nantis maîtrisent moins bien les codes de l’école et son fonctionnement (la familiarité avec les matières enseignées, la logique de division en filières, etc.) et rencontrent donc plus d’obstacles pour aider leurs enfants [4]. Ainsi, il faut souligner la responsabilité de l’école dans la création d’inégalités entre enfants, l’institution s’adressant davantage à un public maitrisant déjà ses règles.

Après avoir doublé sa 4e secondaire, Anthony quitte l’école pour faire une formation en alternance. Il aime beaucoup le métier de menuisier mais après la formation, son maître de stage ne peut pas l’embaucher. Anthony s’inscrit au chômage et dans les agences intérim. Sans revenu, il continue à vivre chez ses parents. Après plusieurs mois de recherche (pourtant active) d’emploi, on lui propose un contrat intérimaire de 10 jours comme ouvrier dans une usine de produits chimiques. Mais l’usine se trouve dans un zoning industriel à 25 km de chez lui. Il n’a pas de voiture et s’y rendre en transport en commun lui prendrait 4h par jour. Un ami à son père finit par lui proposer de venir donner un coup de main sur un chantier.

Juliette termine brillamment ses humanités générales en sciences/math. Elle s’intéresse beaucoup au développement durable et décide d’étudier l’agronomie à l’Université. L’Université n’est pas à côté de la Hulpe. Ses parents lui paient un kot et Juliette revient chez ses parents tous les weekends pour étudier au calme. Une fois son diplôme en poche, Juliette s’inscrit au chômage. Après quelques semaines, elle n’a toujours pas de réponses aux CV envoyés. Ses parents, inquiets de la voir découragée, décident d’en parler à un oncle qui travaille comme ingénieur dans une entreprise d’agrobiologie. Le lendemain, Juliette reçoit un coup de téléphone de l’entreprise pour un entretien d’embauche.

L’enseignement supérieur est fréquenté en majorité par des enfants qui ont des parents venant de milieux favorisés : les autres se sont fait éliminer avant [5]. En réalité, ne pas faire d’études supérieures – de même qu’être inscrit dans une filière technique ou professionnelle plutôt que dans l’enseignement général – n’est pas un problème en soi. L’injustice réside dans le fait que les différents niveaux de diplôme n’offrent pas un même accès aux ressources sociales et vont, notamment, sanctionner les individus sur le marché du travail. En Région Wallonne, par exemple, le taux de chômage est de 17,5% pour les diplômés du secondaire inférieur, 11% pour les diplômés du secondaire supérieur et 5,8% pour les diplômés du supérieur. De plus, les personnes issues des régions défavorisées vont être plus fortement pénalisées : à titre comparatif, le taux de chômage s’élève à 23,6% à Seraing et à 5,4% à Hoeilaart [6]. La différence de diplôme se répercute également dans la hiérarchie des salaires : un travailleur diplômé de l’université gagne en moyenne deux fois le salaire d’un travailleur qui a au maximum un diplôme du secondaire supérieur (31€ bruts de l’heure contre 16€) [7]. Les personnes venant de milieux défavorisés sont donc doublement punies : ayant d’abord moins de ressources familiales pour réussir à l’école, elles sont maintenant largement désavantagées sur le marché du travail !

Anthony n’a toujours pas d’emploi stable. Il a renoncé à travailler comme menuisier et cherche dans n’importe quel domaine. Il s’en sort en cumulant les petits boulots et continue à travailler sur des chantiers. Il rencontre Pamela, une fille de son quartier, caissière dans un magasin discount. Ils voudraient acheter une maison en vente dans la rue de ses parents mais la banque refuse de leur octroyer un prêt. Le père de Pamela a une grave maladie respiratoire et ils aident sa mère à payer les frais d’hôpital.

Photo de Cécile Piret de la ville de Seraing

Juliette se sent pousser des ailes après avoir signé un CDI dans la boîte où travaille son oncle. Elle a trouvé le boulot idéal qui lui permet de concilier convictions personnelles et possibilités de carrière. Elle se met en ménage avec Victor qu’elle a rencontré durant ses études et qui réalise un doctorat. Victor a hérité de la maison de sa tante à Woluwe-Saint-Lambert. Ils décident d’y vivre quelques années pour mettre de l’argent de côté.

Un système inégalitaire touche nos vies dans leurs dimensions les plus intimes, y compris les relations amoureuses. Du fait de la ségrégation sociale, 36% des travailleur-e-s peu qualifiés sont en couple avec un-e travailleur-e peu qualifié-e, et 67% des universitaires sont en couple avec un-e universitaire. Le phénomène joue un rôle dans la reproduction des inégalités en favorisant – ou en empêchant – la transmission de ressources à leurs enfants [8]. Par exemple, si les deux parents possèdent un capital économique, c’est toute la trajectoire des enfants qui sera facilitée, du cadre de vie propice à bien démarrer dans la vie jusqu’à la mise en ménage future, notamment par la possibilité de transmettre des fonds destinés à l’accès à la propriété immobilière pour leurs enfants. La transmission du capital économique, qui avait déjà un poids énorme dans la reproduction des inégalités, redevient un élément prégnant : la richesse provient de plus en plus de l’héritage et non du travail, privilégiant ainsi les familles ayant accumulé du patrimoine familial [9].

Anthony et Pamela gagnent à deux 2500 euros net. Ils louent une petite maison à Seraing, n’ayant pas encore les moyens d’acheter. Ils ont un enfant et veulent lui offrir le meilleur avenir possible. Juliette et Victor gagnent à deux 6000 euros net et ont acheté, avec l’aide de leurs parents, une maison à Woluwe-Saint-Lambert. Ils ont un enfant et veulent lui offrir le meilleur avenir possible.

Le meilleur avenir possible...

Ces deux couples fictifs, représentant des divisions sociales bien réelles, font du mieux qu’ils peuvent, avec les ressources dont ils disposent. Et c’est bien là que le bât blesse : les ressources qu’ils possèdent ne sont pas les mêmes, les destinant à avoir des destins sociaux inégaux. La boucle est bouclée. C’est pourquoi les plans de lutte contre la pauvreté tels qu’ils sont conçus aujourd’hui sont voués à l’échec : ils rendent les personnes dans la pauvreté responsables de leur sort et ne touchent pas aux mécanismes sociaux d’héritage des inégalités [10]. Or, c’est bien en agissant sur la répartition de la richesse par le prélèvement des plus fortunés en faveur des moins favorisés que l’on pourra détruire structurellement les inégalités et leur reproduction de génération en génération.

Notes

[1Ces parcours de vie ont été reconstitués de manière fictive, en reprenant des phénomènes observés séparément mais assemblés dans deux histoires singulières. Le parcours d’Anthony provient d’une recherche de terrain menée dans la banlieue désindustrialisée de Liège auprès d’ouvriers de la sidérurgie (recherche de doctorat de Cécile Piret). Le parcours de Juliette est quant à lui dérivé d’expériences vécues familières au milieu social des auteur-e-s. Une version avec davantage de constats statistiques, sur lesquels reposent nos histoires reconstituées, paraitra dans l’Encyclopédie des idées reçues sur la pauvreté, publiée par le Forum - Bruxelles contre les inégalités.

[2Recensement de 2001.

[3Jacobs D., Rea A., 2007, Les jeunes Bruxellois, entre diversité et adversité, Brussels Studies.

[4Liénard G., Mangez E., 2006, Les inégalités socio-culturelles dans les trajectoires scolaires. L’école fondamentale : enjeu crucial, Les Cahiers Marxistes, n°234.

[5Girès J., 2015, L’université belge est une université pour les élites, www.inegalites.be.

[6Chiffres de l’IWEPS pour 2015.

[7L’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, 2015, L’écart salarial entre les femmes et les hommes en Belgique.

[8Girès J., 2015, La ségrégation sociale des couples en Belgique, www.inegalites.be.

[9Dedry A., 2016, Patrimoines privés en Belgique : « Get rich or die trying » ?, www.inegalites.be.

[10Girès J., Ghesquière F., 2015, La politique de lutte contre la pauvreté en Belgique, www.inegalites.be.