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Travail Politique Classes sociales

Les attaques contre l’action syndicale (partie 2)

Des arguments biaisés et une remise en cause vecteurs d’inégalités sociales

12 mai 2016 Mathieu Strale

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Dans un précédent article, nous avons montré que les attaques contre les syndicats sont le fait de groupes sociaux forts au pouvoir médiatique important. Mais ces critiques sont-elles objectives ? Et quelles en sont les conséquences en matière d’inégalités sociales ?

Quelle réalité derrière les critiques ?

Les faits ne valident pas les idées reçues et attaques à l’encontre des syndicats.

Tout d’abord, le nombre de jours de grève, présenté comme trop élevé en Belgique, baisse depuis les années ’70. De plus, au niveau européen, il n’y a aucun lien entre le taux de syndicalisation et le nombre de grèves. La Belgique présente un taux de syndicalisation dépassant 50 % de la population active, bien au-dessus de la moyenne européenne, 15-20 %, mais connait un nombre de jours de grèves par travailleur plus faible que cette même moyenne [1]. Dans ce cadre, il est bon de rappeler que les syndicats ne sont pas une organisation révolutionnaire, mais ont au contraire pour rôle d’encadrer, organiser et réguler les revendications des travailleurs [2]. D’ailleurs, les syndicats belges privilégient de loin la négociation sur la grève, certains soulignant même leur manque de combativité [3].

Deuxièmement, en Belgique, les trois principaux syndicats agissent comme intermédiaire pour le versement du chômage. Il s’agit d’un héritage [4]. Les syndicats ont créé des caisses de chômage au début du 20e siècle, avant que l’Etat ne les centralise. Les syndicats ont conservé la possibilité d’effectuer l’intermédiation pour le versement des allocations et perçoivent un subside public pour ce service. C’est le mode de versement privilégié par les Belges, plus de 85 % le préférant à l’organisme public alternatif aux syndicats, la Caisse Auxiliaire de Payement des Allocations de Chômage (CAPAC). Pourtant, ce mécanisme est critiqué, jugé couteux et opaque, et certains entendent le supprimer. De nouveau, les chiffres contredisent ce point de vue. Le coût par chômeur du service syndical est moins élevé que celui de la CAPAC, en raison de l’amortissement des charges sur un nombre plus élevé de chômeurs et du recours partiel aux cotisations des personnes syndiquées pour financer ce service. En retour, la syndicalisation des chômeurs augmente le nombre d’affiliés.

Répartition des subsides destinés au traitement des dossiers des chômeurs Nombre d’affiliés
CGSLB 289 700 13,5 709 416 19,20 €
FGTB 1 544 708 75,6 4 785 082 15,70 €
CSC 1 635 000 78,5 4 953 779 15,80 €
CAPAC 41,1 1 378 813 29,80 €

Sur le même thème, les syndicats sont soupçonnés d’être moins regardants quant au statut des chômeurs, facilitant les fraudes de leurs affiliés. Signalons d’abord que le contrôle des chômeurs n’est pas du ressort des syndicats (ni de la CAPAC), ceux-ci doivent uniquement vérifier la complétude des dossiers administratifs. Dans ce cadre, l’ONEM, chargée de contrôler ce travail syndical, souligne sa bonne qualité, comparable à celui de la CAPAC [5].

Un autre enjeu est la personnalité juridique. Les syndicats, comme les partis politiques, ont le statut d’organisation de fait, qui les exempte de publier la liste de leurs membres et la comptabilité issue de leurs cotisations. Ce statut protège les affiliés qui peuvent garder secret leur engagement, empêche l’utilisation de l’arme financière en cas de conflit social (les caisses syndicales sont utilisées pour indemniser les grévistes, connaitre leur montant permet d’évaluer le nombre de jours de grève finançable) et empêche la poursuite des syndicats en justice pour les actions de leurs affiliés. Contrairement à ce qui est souvent dit, ce statut ne concerne pas l’intermédiation pour le versement du chômage, pour laquelle les syndicats rendent des comptes, sont juridiquement responsables et sont contrôlés régulièrement par l’ONEM (plus de 500 fois en 2014) [6]. De même, pour leur personnel, les syndicats suivent la même législation que les autres employeurs et sont juridiquement responsables. L’« irresponsabilité » juridique des syndicats est donc inhérente à leur fonctionnement, partielle et encadrée.

Enfin, dernier axe de critique, celui du coût des grèves, de la paralysie des activités et de la « prise en otage » des non-grévistes et des usagers. Tout d’abord, c’est une critique paradoxale, la grève ayant pour objectif de paralyser une entreprise, une activité, voire un territoire. C’est le seul et ultime moyen pour les travailleurs en conflit de se soustraire à leur obligation de travailler, les patrons pouvant de leur coté réduire les salaires, fermer une entreprise ou licencier du personnel. Ensuite, les piquets de grève protègent ceux dont le droit n’est pas respecté et qui sont contraints de travailler. Par ailleurs, l’évaluation du coût des grèves est très peu fiable, les chiffres allant du simple au décuple [7]. Cela pose aussi la question du coût d’autres paralysies de l’économie, récurrentes comme les embouteillages, ou exceptionnelles comme les événements climatiques ou sécuritaires, qui font l’objet d’une couverture médiatique bien moindre. Enfin, ceux qui disent défendre le droit au travail en critiquant les grèves semblent moins sensibles aux 400.000 chômeurs en Belgique qui ne peuvent accéder à ce droit. Ils ne se mobilisent pas non plus lors de licenciements. Ils oublient finalement que la plupart des conflits sociaux sont motivés par la défense de l’emploi.

Quelles conséquences en matière d’inégalités ?

Se pose alors la question des conséquences d’un affaiblissement du mouvement syndical.

En premier lieu, de nombreux économistes, dont le Fonds Monétaire International (!) ont identifié un lien statistique entre baisse du taux de syndicalisation et hausse des inégalités sociales [8]. C’est la conséquence d’un déséquilibrage du rapport de force entre travailleurs et détenteurs de capitaux au profit des seconds.

Dans le même sens, une étude de l’ULB et une thèse [9] démontrent qu’un affaiblissement du pouvoir syndical et une décentralisation des négociations salariales engendrent une hausse des écarts salariaux au sein des entreprises entre les bas et hauts revenus ainsi qu’entre entreprises, les salaires tendant à être plus faibles dans les petites que les grandes entreprises, à métiers égaux [10]. Le renforcement du pouvoir des employeurs dans la fixation des revenus est évidemment défavorable aux bas salaires et aux travailleurs des petites entreprises.

La suppression du versement du chômage par les syndicats risque, elle, de rompre le lien entre travailleurs et chômeurs et la solidarité qu’il induit [11]. Ce sera un facteur de précarisation et d’isolement des personnes les plus faibles, chômeurs de longue durée, personnes peu qualifiées… L’effet néfaste avéré du contrôle des chômeurs sur les plus précarisés sera d’autant plus fort que ces derniers ne seront plus encadrés dans leurs démarches. À ce sujet, les enquêtes montrent le moindre degré de satisfaction vis-à-vis des services et conseils offerts par la CAPAC par rapport à leur équivalent syndical.

Enfin, paradoxalement, la baisse du pouvoir syndical pourrait engendrer une augmentation des mouvements sociaux et de leur violence, par le biais d’une « perte de contrôle » des travailleurs, qui ne seraient plus (en)cadrés dans leurs luttes. Ceci, en retour, renforcerait sans doute les critiques vis-à-vis des mouvements sociaux et les moyens pour les contrecarrer.

Finalement, la critique des syndicats et leur remise en cause ne sont pas neutres socialement, ne tiennent pas la route face aux faits et sont un vecteur de hausse des inégalités sociales. Elle montre aussi le déséquilibre du discours médiatique, celui-ci faisant le relais d’une vision plutôt qu’une autre, posant rarement la question des conséquences sociales.

Force est de constater que ce mouvement est efficace : l’action syndicale est affaiblie, rares sont les mouvements durs et durables dans le temps, même lorsque le rapport de force et l’opinion publique semblent favorables, comme lors de l’hiver 2014-2015.

Se pose alors la question de la (re)configuration de l’action syndicale. Comment répondre à ces critiques ? Sur quelle base élargir la lutte ? Comment protéger les acquis et valoriser les victoires ?

Il est sans doute nécessaire de reprendre à son compte une lecture de classe et nouer des alliances avec d’autres acteurs sur ce terrain de lutte. Ainsi, il faut probablement accepter de s’aliéner une partie de la population et des médias pour mieux défendre les plus faibles.

Notes

[1Voir la publication du CRISP les statistiques de grèves et leur exploitation ainsi que le rapport de 2014 grèves et conflictualité sociale

[2Voir à ce propos la publication du CPCP sur les organisations syndicales en Belgique

[3Lire à ce propos l’article de Jean Faniel : Négocier, un besoin vital pour les syndicats ?

[5Lire à ce propos l’article de la libre et le rapport annuel de l’ONEM

[8Lire à ce propos l’article de Florence Jaumotte et Carolina Osorio Buitron : Le pouvoir et le peuple

[9Voir à ce propos l’article sur les inégalités de salaires dans les pays européens. Pour plus de précisions, vous pouvez également lire la thèse défendue en 2015 par François Ghesquière

[10Lire à ce propos le working paper du Dulbéa (ULB) sur la structure des salaires en Belgique