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Travail Santé

Covid-19 : les métiers essentiels surexposés, mais peu valorisés

25 mai 2020 Joël Girès

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Cela fait deux mois que la Belgique vit au rythme du confinement suite à l’épidémie mondiale de coronavirus. Pendant la période de confinement, un petit nombre de métiers a été visibilisé dans l’espace public : ce sont les métiers qui ont été définis par le gouvernement comme faisant partie des secteurs cruciaux et pourvoyant des services essentiels à la population [1]. À ce titre, ils n’ont pas été soumis à l’obligation de télétravail, et n’ont dû respecter les règles de distanciation physique que dans la mesure du possible.

Les travailleurs/euses de ces secteurs ont ainsi dû travailler dans des conditions plus difficiles qu’avant le confinement. On a entendu que le virus ne faisait pas de différence selon le statut social. Il semblerait pourtant que ce soit le cas : les chiffres de décès en Angleterre montrent que les personnes exerçant certaines professions ont plus de risque de mourir du coronavirus que d’autres. C’est très clair pour les agents de sécurité, ouvriers de la construction, conducteurs de transport en commun, chauffeurs et livreurs chez les hommes et pour le personnel du care chez les femmes [2]. En Belgique il est impossible de produire des statistiques de ce genre, la profession des personnes décédées n’étant pas relevée.

Du fait des risques et de la pénibilité accrue auxquels ils font face, on a vu se développer un mouvement de remerciements de ces travailleurs : il a d’abord commencé avec le personnel soignant, applaudi tous les soirs aux balcons, et il a été suivi par des initiatives locales pour les conducteurs de transport en commun et les employées de supermarché, qualifié-es à l’occasion de héros/héroïnes. Le paradoxe de cette situation est que ces métiers, aujourd’hui visibilisés par la crise, sont habituellement fort peu considérés. On peut le voir assez simplement en s’intéressant à leurs salaires : le tableau suivant liste une série de professions travaillant au sein des secteurs essentiels dont il est fort probable qu’elles soient surexposées au coronavirus. À côté du nom de la profession, est indiqué le salaire brut moyen que touchent les personnes qui l’exercent [3] :

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On voit ainsi que les héros et héroïnes de la crise du coronavirus se concentrent parmi les métiers donnant lieu à une rémunération inférieure au salaire moyen en Belgique (en rouge dans le tableau). Une exception notable : les médecins, qui gagnent largement plus que la moyenne et que les autres personnels soignants [4]. Pour le reste, la majorité des métiers en première ligne ont des salaires peu élevés. C’est un retournement inattendu de voir que ces métiers et les personnes qui les occupent, que l’on dit habituellement « peu qualifiés », soient aujourd’hui ceux/celles dont on dit qu’ils/elles sont indispensables pour que la population entière continue à vivre, nous amenant à les reconsidérer comme essentiels. Le tableau indique également la proportion de femmes par profession [5], pour attirer l’attention sur le fait que beaucoup de celles fortement exposées sont très féminisées (93 % de femmes chez les aide-soignantes, 90 % chez les ouvrières du nettoyage, 88 % chez les infirmières, plus de 80 % pour les vendeuses et caissières). On voit par ailleurs que les salaires les moins élevés du tableau sont parmi les professions qui présentent les plus grandes proportions de femmes [6].

Dévalorisées financièrement, ces professions sont aussi mal considérées socialement, pénibles et soumises à des rapports hiérarchiques parfois violents. Jugées « essentielles », elles ont reçu un coup de projecteur du fait de la crise. Comment a été vécue (ce coup de projecteur, et plus globalement) cette période critique par les travailleurs concernés ? Sont présentés dans la suite de cet article des fragments de ces vécus, récoltés auprès de neuf d’entre eux/elles : infirmière, aide-soignant, travailleuse sociale, aide-ménagère, employée de supermarché et ouvrier de manutention [7].

Aller travailler avec la peur au ventre

Un premier élément qui apparaît assez clairement pour ces travailleurs en première ligne est qu’avec le coronavirus, le travail change. La peur s’est immiscée dans la pratique des gestes quotidiens et auparavant anodins du travail : ouvrir une porte, discuter avec ses collègues, boire un café ou prendre un ascenseur. Ainsi, les petits gestes automatiques deviennent maintenant l’objet d’une attention particulière, comme l’explique Léa, travailleuse sociale dans un centre d’hébergement d’enfants placés par le juge :

Dès que je touche les boutons dans l’ascenseur, j’ai mon alarme qui se met en tête de d’abord me laver les mains avant de me toucher moi, mais bon quand tu gardes des enfants, t’es jamais à l’abri de prendre leur pull, ou de prendre la main parce qu’il allait taper l’autre… Donc on peut être un maximum prévoyant, mais voilà le risque zéro dans mon métier ça existe pas. Je crois que je m’autorise pas à me dire que je le risque tous les jours, sinon ça va complètement me bouffer. (Léa)

La peur est d’autant plus grande que le danger est proche : c’est le cas du personnel soignant à l’hôpital ou dans les maisons de repos, qui côtoie quotidiennement le virus. Les travailleurs ont bien sûr peur pour eux, mais également pour leurs proches ou parents, à qui ils pourraient transmettre la maladie avec des conséquences potentiellement graves. Malgré qu’elle soit considérée comme une héroïne, Élodie, infirmière dans une « unité Covid », raconte qu’elle n’est pas épargnée par la peur :

C’est hyper anxiogène. Tu as toute l’anxiété qui est d’un de l’attraper, de deux tu as peur que ta famille l’attrape, de trois quand tu rentres dans les chambres tu as peur de faire une bêtise quand tu t’habilles ou te déshabilles, parce que ton cerveau il sait inconsciemment que t’es dans une situation dangereuse. Et ça en fait c’est très fatigant aussi. Maintenant ils commencent à identifier certains types de gens qui sont plus à même de l’attraper que d’autres, mais c’est vrai qu’au début on savait pas qui pouvait l’attraper. Et ça, c’est un truc qui est vachement angoissant. (Élodie)

Mais tous les travailleurs ne sont pas sur un pied d’égalité, puisque l’on a vite su que les personnes s’approchant de la soixantaine et ayant une santé fragile présentent plus de risques face à la maladie. Sandrine, aide-ménagère au domicile de personnes en perte d’autonomie, raconte ses angoisses : elle a des problèmes pulmonaires depuis quelques années et se dit que contracter le virus lui serait fatal.

Moi je vais pas te mentir je suis sous médicament. J’ai demandé un relaxant à mon docteur. C’est à cause de la situation, j’ai jamais pris ça. C’est tellement j’ai peur, j’ai peur d’attraper cette chose, j’ai peur que quelqu’un s’approche trop de moi parce que j’ai peur de la réaction que je vais avoir, parce que je sais que c’est dangereux. (Sandrine)

"Héros de l’ombre" - Arif Kavak

Des mesures insuffisantes

La peur face au virus est bien sûr accentuée par le manque de moyens de protection, notamment les masques, dont la pénurie a fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois. Les travailleurs/euses doivent alors avoir régulièrement recours aux initiatives bénévoles, ou confectionner des masques elles/eux-mêmes pour suppléer à leur non-mise à disposition par l’employeur :

Après le début du confinement, on a repris le travail, mais on n’avait pas de protection ni rien. Donc sans protection, sans masque, sans gants. Donc moi et deux autres collègues on a cherché sur des groupes de tissus, des femmes qui font des masques, pour avoir des masques. On en a eu trois, et on a redémarré à travailler avec trois masques en tissus, puis il y a un mois mon employeur a commencé à nous donner des masques, mais on est obligé de les commander. Or, ils devraient nous les mettre d’office, quoi. (Sandrine, aide-ménagère)

Ce manque de moyen de protection est à attribuer à plusieurs logiques. Le secteur des soins a fait l’objet de coupes budgétaires importantes ces dernières années, du fait des politiques d’austérité menées par les gouvernements successifs [8]. Cette politique a aujourd’hui des conséquences très tangibles, le secteur hospitalier devant affronter de plein fouet l’épidémie avec un manque de matériel et un personnel déjà surmené avant la crise. La rationalisation au maximum des moyens de protection devient dès lors la règle à suivre, quand bien même elle diminue la sécurité du personnel et des malades :

Ils grattent le moindre truc, car l’hôpital n’a plus un balle, je sais pas comment le dire autrement. Nous, on garde un masque par shift, parce qu’ils peuvent pas nous en fournir plus, alors que la durée d’utilisation maximale est de 4h. Et on les restérilise jusqu’à 5 fois, alors que c’est normalement à usage unique… (Élodie, infirmière dans une unité Covid)

Ce manque de matériel peut avoir des conséquences absolument tragiques ; c’est le cas dans les maisons de repos, qui concentrent un grand nombre des décès du coronavirus. Pablo est aide-soignant dans une maison de repos dont un tiers des pensionnaires sont décédés du coronavirus et près de la moitié du personnel a été infecté. Pablo a lui-même été infecté, et est toujours malade un mois après son infection.

Ils ont été un peu négligents les 15 premiers jours [après le début du confinement], ils ont été vite dépassés, c’est là je crois qu’il y a malheureusement eu beaucoup de décès. On a attendu longtemps nos masques, quasi deux semaines avant qu’on ait des masques convenables, parce qu’au début on avait que des masques chirurgicaux. On a d’abord dépisté que les pensionnaires, nous ça a été très tardif, ils n’ont fait les premiers tests que la troisième semaine, entre la troisième et la quatrième semaine, au courant du mois d’avril. Et les femmes d’ouvrage n’ont eu des masques qu’à la troisième semaine. Excusez-moi du terme, mais ça a été le bordel. Maintenant c’est stabilisé, mais enfin, on a quand même perdu un tiers des pensionnaires… (Pablo)

Dans le secteur privé, l’absence de mesures suffisantes est plus clairement liée à des impératifs marchands : un dilemme irréconciliable se fait sentir entre la priorité de rendement de l’entreprise et la mise en œuvre de moyens de protection pour les salariés, ceux-ci impliquant un coût pour l’employeur. Audrey, employée dans un supermarché, raconte ce qui s’y passe :

Le personnel se plaint : il y a trop de clients. La réponse de la direction c’est : “non, regardez, sur la base des calculs légaux, on pourrait avoir 180 caddies, on en a que 80, soyez contents”. Sauf que 80 c’est encore beaucoup trop. Donc là il y a tout cet enjeu de combien de clients, et pour eux il y en a jamais trop, tandis que pour le personnel… En fait on travaille comme d’habitude… Les mesures sont largement insuffisantes. Dans le réfectoire il y a rien qui change, dans les vestiaires, pareil… (Audrey)

Dans ce cas, les risques d’exposer les salariés au virus sont multipliés par le management agressif qui a pour but d’augmenter la productivité et le chiffre d’affaires :

Il y a une collègue qui a le Covid-19, et le souci c’est qu’elle a travaillé avec le Covid-19. Ici tu as une pression de dingue sur les malades. Ils envoient pas de médecin contrôle, mais dès qu’ils trouvent que tu es trop fréquemment malade, tu es appelé au bureau, tu reçois une note comme quoi si tu diminues pas ton nombre d’absences tu vas être licencié, donc il y a un vraiment une chasse au malade en permanence, donc voilà c’est assez courant que les gens, même quand ils sont malades, ils viennent bosser, parce qu’ils ont peur d’être mal vus, etc. Dans ce contexte, des gens qui avaient des symptômes [du coronavirus] ont continué à venir. Là, la personne elle a bossé 3 semaines, elle avait tous les symptômes, la perte de goût, d’odorat, la température… (Audrey)

"Héros de l’ombre" - Arif Kavak

Une pénibilité de travail accrue pendant le confinement

Les réorganisations et le stress provoqués par cette situation impliquent une augmentation de la charge de travail pour les travailleurs en première ligne. Ce surcroît de travail est bien sûr physique : Élodie, infirmière en unité Covid, a réalisé près de 80 heures supplémentaires en 1 mois ; le travail de Sandrine, aide-ménagère, est plus pénible depuis qu’elle doit faire le ménage 4 heures d’affilée avec un masque chez des personnes âgées aux appartements fortement chauffés ; Audrey a dû remplir les rayons bien plus fréquemment avec l’assaut des supermarchés au début du confinement.

Mais c’est également la charge émotionnelle de la situation qui est épuisante. L’hôpital a par exemple été réorganisé pour pouvoir traiter l’afflux massif de patients atteints du coronavirus. De ce fait, les salariés changent de service régulièrement, ce qui leur demande de s’adapter tous les jours à une équipe qu’ils ne connaissent pas. Avec les mesures de distanciation sociale, les liens personnels qui permettent de tenir se délitent dans tous les secteurs, rendant les situations encore plus éprouvantes. Des groupes de discussion virtuels sont alors créés pour se remonter le moral ou des retours collectifs du travail sont organisés avec les collègues pour pouvoir se décharger des difficultés de la journée :

Tu vis un peu en décalage avec les gens de la société. Toi tu vois des trucs vachement durs, et en fait t’as envie de te décharger, mais tu peux pas te décharger sur ton conjoint parce que tu veux quand même le protéger. Et comme les gens de ton équipe, tu les connais pas forcément, étant donné que c’est des gens que je côtoie depuis 2 semaines, je vais pas commencer à aller chez eux pour faire ma psychothérapie. Et du coup ce que j’essayais quand même de faire, de temps de temps le soir j’essayais de rentrer avec mes collègues qui ont été dispatchés dans d’autres unités parce que c’était des gens de mon ancienne équipe, pour retrouver un peu de lien social. Et on racontait à quel point on avait eu des journées pourries. Alors parfois ça dure qu’un quart d’heure, mais t’es content de discuter avec quelqu’un que tu connais, et tu peux expliquer la situation à demi mot et il sait très bien ce que tu veux dire. On a le confort de se connaître. (Élodie, infirmière en unité Covid)

Audrey explique également que la fatigue qu’elle a ressentie dans son travail au supermarché était psychologique. Les mesures de protection n’étant pas organisées par l’employeur, le travail de les faire respecter est retombé sur les travailleurs, augmentant considérablement la pénibilité du travail. Continuer de travailler comme si de rien n’était, alors que la situation est exceptionnelle, sans reconnaissance de cet état de fait par la hiérarchie provoque une grande fatigue et du découragement :

Maintenant c’est psychologique que c’est vraiment fatigant le travail, parce qu’il faut sans cesse répéter la même chose aux clients : reculez derrière la ligne, mettez-vous là… Ça c’est de la faute de notre employeur, car s’il avait organisé différemment le magasin pour que les clients puissent pas trop s’approcher du personnel, ou que ce soit plus clair, ou qu’il y ait plus de gardes, on devrait pas sans cesse répéter ça et donc au début c’était hyper fatigant, car chaque client qui arrivait à la caisse, on savait pas comment il allait réagir, parce qu’on devait lui dire : “reculez derrière la ligne”, “ici on n’accepte pas de cash, mais que par carte”, etc. Donc il fallait communiquer énormément de choses aux clients, d’affilée, donc c’est vraiment hyper fatigant, parce qu’il y avait des gens qui levaient les yeux au ciel, qui râlaient, qui voulaient pas, qui disaient “pourquoi vous avez pas de gants, pourquoi vous avez pas de masque…” Ça, ça continue et ce qui moi me fatigue énormément c’est de voir qu’il y a plein de mesures qui sont pas respectées, que la distanciation sociale elle est pas là à plein d’endroits, et que la direction s’en fout, en fait. (Audrey)

Une mise en évidence des relations hiérarchiques

Cette situation rend ainsi très visibles les relations hiérarchiques au travail, car les différentes positions hiérarchiques ne sont pas du tout confrontées aux mêmes risques, et la protection des employés ne semble pas toujours être la première préoccupation des directions. Pablo a par exemple dû réclamer les masques dans sa maison de retraite :

Pour avoir nos masques, on a dû rouspéter à la direction parce qu’eux étaient toujours en train de nous dire “vous n’imaginez pas ce que ça coûte les masques”. À un moment on se demandait : “m’enfin on est quoi ici, que des casse-pipes ?” Des gens qui sont juste là pour travailler, et si on est plus là, ben on sera remplacés par des autres ? J’ai même une collègue, la direction l’a appelée en disant “faut travailler, si tout le monde prend un certificat, où on va ?” alors qu’eux, la direction, ne sont plus dans la maison de repos ! Y’a plus que nous, l’infirmière-chef et les femmes d’ouvrage. (Pablo)

Vu le contexte angoissant dans lequel se déroule le travail, les salariés peuvent avoir recours aux arrêts maladie, permettant parfois simplement de souffler un peu. Mais comme le montre l’extrait précédent, les employeurs peuvent décourager ces initiatives. Parfois, les salariés y renoncent d’emblée : Mateo, ouvrier de manutention, explique par exemple que de peur de perdre son emploi, il ne l’a pas fait.

J’ai pensé me mettre en arrêt au tout début [du confinement]. Mais je l’ai pas fait, de peur de perdre la place. Il [le patron] aime bien que le travail avance, si tu te mets en maladie c’est pas tellement bien vu. Je pense que personne s’est mis en maladie. (Mateo)

Les dirigeants d’entreprises semblent même pouvoir utiliser la situation pour mettre en place une stratégie d’intensification du travail. La logique est cynique, mais la crise profite financièrement à certains secteurs, comme celui de la grande distribution, qui a enregistré en Belgique une hausse de son chiffre d’affaires d’un demi-milliard d’euros depuis la mi-mars [9]

Vu la surcharge de travail, la direction a mis en place la possibilité de commencer le travail à 5 h du matin au lieu de 6 h, donc pas une ouverture du magasin, mais que le personnel soit sur place dès 5 h du matin pour remplir les rayons, et jusqu’à 22 h, donc le magasin ferme à 20 h, mais les gens restent 2 h de plus pour remplir les rayons, et le dimanche. (Audrey)

"Héros de l’ombre" - Arif Kavak

Une valorisation citoyenne perçue de manière ambivalente

Si les salariés les plus exposés ne bénéficient pas d’une mise en place de moyens de protection suffisants par leur employeur, ils ont, pour partie d’entre eux du moins, une reconnaissance citoyenne face aux risques qu’elles/ils prennent, notamment par le biais des initiatives d’applaudissements. En réalité, ces applaudissements ne sont pas toujours bien reçus, même parmi le personnel soignant :

Moi ça m’énerve, quoi. Toutes les maisons de repos sont critiquées, elles sont jamais bien, et nous notre maison de repos qu’est-ce qu’elle a été critiquée… Et puis du jour au lendemain, quand tout le monde a commencé à voir tout ce qu’on faisait, on nous applaudissait tous les soirs à 8 h. Je vous dis franchement mon ressenti, j’aurais préféré avoir une prime de la maison de repos que d’avoir des applaudissements. C’est pas méchamment que je dis ça, mais c’est pour dire quelque part que… On gagne 1500-1600 euros, et voilà quoi, on n’a rien de plus. Je me soigne [du coronavirus, qu’il a contracté à son travail], j’ai pris des vitamines en plus, des vitamines exprès pour le système immunitaire, bien sûr ma femme a eu aussi le coronavirus, tous les deux on l’a eu et on a été chercher les vitamines, à nous deux on en a eu pour 120 € ! Et qui est-ce qui va rembourser ça, personne ! (Pablo, aide-soignant en maison de repos)

Ce sentiment est largement partagé parmi les différents types de personnels interrogés. Les travailleurs savent que leur boulot, peu accepteraient de le faire. Habituellement, ils sont invisibles, travaillent dans des conditions difficiles, et sont mal payés. Ainsi, le décalage entre les remerciements et cette faible valorisation habituelle est parfois trop important pour qu’il soit apprécié, comme le souligne Élodie :

T’as eu une reconnaissance du public, mais moi je pense que les gens ils ont vraiment peu de mémoire dans ce genre de domaine. Moi par exemple, dans mon îlot les gens ils applaudissent à 20 h, mais ils applaudissent 5 min, ils applaudissent pour se dire bonjour entre voisins, mais rien à foutre des infirmières qui sont avec tout leur matériel de protection quand il fait 27 °C dans une chambre. En tout cas c’est comme ça que je l’ai ressenti… Les applaudissements moi c’est un truc qui m’oppresse, plus qu’autre chose. T’as envie de dire, il fallait voter pour l’État providence [10]. Et toute cette métaphore guerrière ça m’énerve, quoi. Moi je fais juste mon travail. Déjà, par exemple, les soldats quand ils sont en mission, leur solde est triplé, hein, donc… Moi je gagne 1500 balles par mois, je suis pas à 4500. Il devait y avoir une prime, finalement on n’a pas de prime… (Élodie, infirmière en unité Covid)

Cet avis, s’il semble largement partagé, n’est pas unanime. Il y a eu par exemple des initiatives locales d’applaudissements des employés de supermarché. Pour Audrey, la démarche fait chaud au cœur :

Ça m’a saisi, mais après de voir qu’ils nous applaudissaient, qu’ils nous félicitaient, qu’ils nous remerciaient d’être toujours là, ça fait hyper plaisir, parce qu’on se sent les oubliés, on est obligés de bosser depuis le début, on n’a pas beaucoup de protection, pas de prime risque ou quoi, du coup que les gens applaudissent c’est super. D’ailleurs même au début il y avait des collègues qui avaient lancé le mouvement d’accrocher son vêtement de travail devant sa porte en disant “fiers” aussi, “on est fiers de contribuer à nourrir tous ces ménages, toutes ces familles, on est fiers d’être là même si c’est pas facile tous les jours, on est fiers de notre travail”. Là aussi, on mettait aussi un peu en avant ce métier qui est vraiment mal vu. Caissier-magasinier-vendeur, c’est vraiment un truc… Faut pas de qualification, c’est un truc super rébarbatif, c’est tout le temps la même chose, ouais voilà. Donc ça faisait du bien de se dire que voilà, dans des moments de crise, c’est grâce à nous que tout le monde pouvait bouffer, quoi ! (Audrey)

Certaines catégories restent malgré tout largement oubliées. L’aide à domicile, métier de l’ombre très peu valorisé, ne l’a pas été tellement plus durant cette crise. Sandrine raconte que son employeur a pris l’initiative de les remercier, tentative qui n’a pas forcément été bien reçue, étant considérée comme dérisoire en regard du faible salaire, de la perte de revenu suite à mise partielle en chômage temporaire (un certain nombre de ménages ayant annulé leur demande d’aide suite à l’épidémie), et du matériel de protection insuffisant :

On se fout un peu de notre gueule. J’ai reçu une boite de chocolat de la part de mon employeur. J’ai eu une boite de chocolat. Je me suis dit “tu vas pas me dire qu’ils m’ont envoyé mes masques chez moi ?” Ben non, c’était une boite de chocolat, pour remercier du fait qu’on travaille dans ces conditions là. C’est pour pas qu’on se révolte, parce que c’est quand même nous qui allons sur le terrain avec du matériel pas adéquat pour se protéger correctement… (Sandrine, aide-ménagère)

"Héros de l’ombre" - Arif Kavak

Une injustice rendue flagrante

D’une certaine manière, quelle que soit la position vis-à-vis des remerciements et applaudissements – bonne ou critique –, elle s’ancre dans le vécu semblable d’une position dévalorisée : cela peut faire du bien d’être reconnu a minima alors qu’on occupe un métier invisible, comme cela peut être reçu de manière cynique lorsque l’on vit habituellement une forte pénibilité au travail, qui s’accentue encore avec la crise du coronavirus en l’absence de dispositif qui permette de l’endiguer.

La crise sanitaire fait éclater au grand jour la grande injustice sociale qui sous-tend l’existence de ces métiers dévalorisés. Aujourd’hui, peu de monde oserait dire qu’ils ne sont pas indispensables. Sans eux, nous n’aurions pas eu accès aux biens de première nécessité, nous ne nous serions pas déplacés ou nous ne nous serions pas soignés pendant le confinement. Pourtant, la déconsidération de leur travail par les dirigeants politiques ou d’entreprises semble demeurer. Les mesures de protection restent insuffisantes et les critiques concernant les conditions de travail intenables sont balayées de la main avec parfois beaucoup de mépris [11]. Des contestations ont dès lors émergé : les employés de la STIB ont revendiqué la mise en application du « droit de retrait » face aux risques qu’ils subissent [12] ; des ouvrières de nettoyage se sont mises à l’arrêt pour réclamer de meilleures mesures de protection [13] ; le personnel soignant de l’hôpital Saint-Pierre a accueilli le dos tourné la Première ministre lors d’une visite officielle [14]. Et les risques partagés par différentes professions créent parfois des liens inattendus :

Il y a un autre truc dont on parle pas, c’est l’espèce de solidarité inter professions peu reconnues, parce que tu as le sentiment d’appartenir à la “corporation du bas”. Par exemple j’en discutais avec la caissière à côté de chez moi. Même si on fait pas le même boulot, même en en discutant qu’à demi-mot, on sait qu’on a des choses en commun, le fait d’attraper le Covid, de travailler comme une bête de somme. (Élodie, infirmière en unité Covid)

Peut-être cette crise sera-t-elle l’occasion d’un ravivement de la contestation sociale, pour contrecarrer les politiques néolibérales incapables de protéger le personnel surexposé et surmené.

Série de photos "Héros de l’ombre"

L’auteur des photos qui accompagnent cet article est Arif Kavak. Il est photographe Bruxellois et Cheminot à la SNCB. Il est joignable par mail.

Sa démarche artistique se rattache à la photographie humaniste qu’ont pratiquée les plus grands noms de la photographie. C’est dans cet état d’esprit qu’il s’oriente actuellement vers la photo de rue. Chaque instant est une rencontre, un partage, un moment magique. Il dit que la rue est sa famille. La plupart de ses photos sont en noir et blanc. Au travail à la SNCB ou ailleurs, quel que soit le moment de la journée, il est muni de son appareil de prise de vue.

Notes

[3Les chiffres proviennent de l’Enquête sur la structure des salaires. Celle-ci vise à mesurer la rémunération salariale des travailleurs qui ont un contrat de travail ; les indépendants et travailleurs au noir sont donc exclus. Il s’agit du salaire brut (c’est-à-dire incluant les cotisations ONSS et impôts). Les heures supplémentaires ou le travail de nuit sont comptés. Les primes annuelles (treizième mois ou double pécule de vacances) et les avantages extra-légaux (chèques repas, voiture de société) ne sont par contre pas comptés. La nomenclature des professions à travers laquelle le salaire est ventilé ici est la classification ISCO (version à trois chiffres). Dans le cas de cet article, tous les salariés sont considérés, quel que soit le temps de travail. Les chiffres sont donc différents de ceux publiés par Statbel, qui limite les calculs aux travailleurs occupés à temps plein (https://statbel.fgov.be/fr/themes/emploi-formation/salaires-et-cout-de-la-main-doeuvre/salaires-mensuels-bruts-moyens). Merci à Pieter Vermeulen (SPF Économie) pour l’aide apportée.

[4De plus, ces revenus sont certainement sous-estimés, puisqu’ils ne comptent que les revenus des médecins provenant d’une activité salariée. Or, beaucoup de médecins salariés ont également une activité professionnelle comme indépendants.

[5La proportion de femmes par profession est calculée à partir des données individuelles issues de la European Social Survey, librement accessible à cette adresse : https://www.europeansocialsurvey.org/. Pour avoir un échantillon suffisamment grand, les données des différentes enquêtes biannuelles sont compilées (2002-2018).

[6Le très bas salaire des vendeuses, caissières et ouvrières du nettoyage s’explique par le fait que le salaire horaire est peu élevé, mais aussi que le temps partiel est très développé dans ces métiers. Voir l’article « les ouvrières du nettoyage » pour comprendre comment le temps partiel peut être imposé aux travailleuses.

[7Ces entretiens ont été réalisés pendant la période du confinement. De ce fait, ils se sont déroulés pour la plupart au téléphone.

[8Une coupe budgétaire de 900 millions a par exemple été réalisée dans les soins de santé en 2017. Voir : https://www.vrt.be/vrtnws/fr/2016/10/15/_le_gouvernementademontresacapaciteaprendredesdecisionsdifficile-1-2793621/

[10L’« État providence » est une forme d’État qui assure des services publics forts, notamment dans le domaine des soins de santé. Les politiques (néo)libérales menées depuis les années 1980 mènent à son détricotage progressif.