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Travail Santé Politique

Les effets inégaux du travail sur la santé

Exploration par le biais des accidents du travail

14 janvier 2021 Joël Girès

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L’espérance de vie est très inégale selon la profession. Les professeurs d’université sont de ce point de vue les plus favorisés, avec une mortalité 46 % inférieure à la moyenne. À l’autre bout de l’échelle sociale, les éboueurs sont les moins bien lotis, avec une mortalité 66 % supérieure à la moyenne. Entre ces deux positions, on observe une variation continue de situations, la mortalité augmentant plus on descend dans l’échelle sociale des métiers [1]. Cependant, même si ces écarts de mortalité sont analysés au prisme de la profession, leur existence ne suffit pas pour affirmer que c’est l’activité de travail en tant que telle qui a cet effet inégalitaire sur la santé. On peut pourtant fortement suspecter que le travail contribue à produire les écarts : être éboueur, ce n’est pas être professeur d’université ; cela signifie se lever au milieu de la nuit pour débuter la tournée à 5 h 30 du matin, ramasser plusieurs tonnes de déchets ménagers par jour et inhaler des odeurs potentiellement toxiques qui émanent des bennes des camions (solvants ménagers, moisissures…).

Cet article cherche à savoir plus précisément si le travail affecte la santé et peut expliquer (au moins en partie) les différences d’espérance de vie entre professions. Pour ce faire, je m’intéresse à un événement dont on est sûr que la source est l’activité professionnelle : il s’agit des accidents du travail.

Inégalités face aux accidents du travail

Les accidents du travail sont des accidents dont sont victimes les travailleur-e-s pendant leur activité professionnelle et du fait de l’exercice de celle-ci. Pour être considérés comme tels, ces accidents doivent être soudains, et causer une lésion [2]. Cette définition par la loi de l’accident du travail permet de faire le lien entre l’activité professionnelle et l’impact de cette dernière sur le corps et la santé. Le phénomène n’est pas marginal puisqu’en 2018, il y a eu 159 794 accidents du travail en Belgique (secteurs publics et privés confondus). Parmi ceux-ci, 12 875 sont graves, car ils débouchent sur une « incapacité permanente de travail » (c’est-à-dire des séquelles physiques pour lesquelles le/la travailleur-e peut demander des allocations d’indemnité) et/ou une « incapacité temporaire de travail » d’au moins 6 mois (c’est-à-dire l’incapacité d’exercer son travail pendant cette période) [3]. On compte en outre 83 personnes qui ont trouvé la mort des suites de leur accident. Même si ce dernier chiffre représente un faible pourcentage, on peut malgré tout littéralement dire que l’on meurt encore du travail en Belgique.

Bien entendu, ce risque n’est pas réparti équitablement entre les professions : environ 80 % des accidents qui causent une incapacité permanente ou la mort sont arrivés à des ouvriers en 2018 ; le sang versé est donc d’abord ouvrier, pour reprendre le titre d’un livre connu [4]. Nous allons commencer cet article en nous posant une question simple, mais néanmoins importante : quelles sont les « chances » différentes entre les professions de faire face à un accident du travail ? Pour y répondre, les accidents du travail de plusieurs années ont été compilés (secteur public et secteur privé) [5]. Pour ne compter que les accidents avec un niveau minimum de gravité, j’ai pris en compte les accidents donnant lieu au minimum à une incapacité temporaire de travail (les accidents plus graves, se suivant d’une incapacité permanente ou d’un décès, sont compris). J’ai donc exclu les accidents du travail ne donnant lieu à aucune interruption du travail, au nombre de 65 635 en 2018. J’ai ensuite calculé des taux annuels d’accident du travail par profession, dont voici le tableau général :

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Ce tableau montre le nombre d’accidents du travail par rapport au nombre de travailleurs pour chacune des professions. Il faut noter que ces taux ne concernent que les salariés : les indépendants et chefs d’entreprise ne sont pas couverts pour les accidents du travail, ils sont donc exclus des analyses [6]. La ligne verticale verte indique le taux d’accident moyen pour l’ensemble des salariés, qui s’élève à 2,1 % (2,1 accidents par an pour 100 personnes). Les moins touchés de ce classement sont les analystes financiers et cadres des ressources humaines : on recense 99 accidents du travail en moyenne par an pour cette catégorie, dont on estime le nombre à 177 023 en Belgique en 2019. Cela donne un taux annuel de 0,056 %, soit 5,6 accidents pour 10 000 personnes par an. À l’opposé, on compte 6863 accidents par an parmi les éboueurs et manœuvres polyvalents, qui représentent 39 887 personnes. Cela représente un taux annuel de 17,2 %, soit en moyenne 17,2 accidents pour 100 personnes par an. Entre ces deux extrêmes, il y a un rapport de plus de 300 : les éboueurs et les manœuvres peu qualifiés présentent un peu plus de 300 fois la probabilité d’avoir un accident du travail que les analystes financiers et cadres des ressources humaines.

Le tableau montre ainsi de très forts écarts. Les professions présentant le moins de risque d’accident du travail sont les professions très qualifiées du tertiaire (analystes, avocats, chercheurs, médecins) et les professions liées à l’exercice du pouvoir (directeurs, cadres supérieurs, représentants politiques, officiers). Celles présentant le plus de risque sont les professions d’exécution (ouvriers, cuisiniers, aides ménagères), le plus souvent occupées par les personnes peu qualifiées. Il faut noter que les éboueurs se démarquent tristement (17,2%), avec un risque significativement plus élevé que des professions qui présentent déjà un taux d’accident élevé, comme les manœuvres du bâtiment ou de l’industrie (6,4%), les ouvriers agricoles (6,4%) ou les ouvriers sidérurgistes et les mécaniciens (4,7%).

Que mesure-t-on avec les accidents du travail ?

Ce constat inégalitaire étant posé, il faut néanmoins apporter quelques précisions qui tiennent à la nature des accidents du travail, ceux-ci étant un type spécifique d’atteinte à la santé par le travail. Leur définition légale comme événement « soudain » ne permet pas à de nombreuses affections de rentrer dans cette catégorie. C’est le cas de maladies qui se déclarent progressivement, après des expositions répétées, comme des problèmes pulmonaires se déclenchant après avoir respiré pendant des années les émanations de produits chimiques lors de processus industriels, ou des troubles musculo-squelettiques apparaissant après des années passées à ranger des articles dans les rayons d’un supermarché, par exemple. Ces maladies peuvent être reconnues comme « maladies professionnelles » donnant lieu à une indemnité versée par la sécurité sociale, mais le nombre de maladies reconnues est très circonscrit [7].

Didier Baertschiger - Istanbul - City Worker

Au-delà de cette distinction juridique, il faut avoir conscience que l’accident du travail est une catégorie institutionnelle profondément ancrée au sein des rapports sociaux et politiques entre travailleurs et employeurs. Ce qui est mesuré dans cet article, c’est l’ensemble des accidents que les salariés ont signalés à leur employeur. Dans ce cas, l’employeur est tenu de déclarer l’accident à la compagnie d’assurance à laquelle il a souscrit, qui indemnise alors le travailleur si l’accident est reconnu (frais médicaux, indemnités journalières pour remplacer le salaire en cas d’incapacité temporaire). Cependant, il peut arriver dans certains cas que des travailleurs subissent des pressions directes ou indirectes de la part de leur employeur ou de leurs supérieurs afin de ne pas signaler un accident. En effet, davantage d’accidents dans son entreprise signifient pour l’employeur l’augmentation de la prime versée à la compagnie d’assurance. La pression peut être tout à fait indirecte, lorsque le contrat est précaire, et que le salarié ne fait aucune déclaration de peur de ne pas voir son contrat reconduit. Dans certains secteurs, comme le bâtiment, l’Horeca, le nettoyage ou l’agriculture, où l’on sait que le recourt au travail au noir est très important, le travailleur qui a eu un accident ne peut simplement pas signaler son accident puisque l’employeur se défausse par définition de ses responsabilités légales. Il est très probable que dans ces secteurs, les accidents soient nettement supérieurs dans la réalité que ce que laissent imaginer les taux calculés ici.

La dernière précision à apporter est que la catégorie « accidents du travail » ne capte pas un type de risque tout à fait significatif dans l’organisation du travail contemporaine que sont les troubles sur la santé mentale. Ce sont par exemple les burnouts, qui ne sont simplement pas reconnus légalement comme des troubles unilatéralement provoqués par le travail ; ceux-ci ne rentrent dès lors pas dans les catégories « accident du travail » ou « maladie professionnelle ». De ce fait, la pénibilité « mentale » d’une activité professionnelle est très difficile à saisir ; elle n’est en tout cas pas inclue dans ce qui mesuré dans cet article. Cette limite peut néanmoins devenir un levier intéressant pour l’analyse : en me focalisant sur les accidents du travail, je me focalise sur un indicateur de la pénibilité essentiellement physique du travail. La charge mentale d’une activité professionnelle, même si elle peut avoir un effet terrible sur le bien-être d’une personne, impacte sans doute faiblement son intégrité physique [8]. Ce n’est pas le cas des accidents du travail, définis avant tout par le fait de provoquer des lésions physiques.

Impact du travail sur la santé

Si le taux d’accidents du travail peut être une bonne indication de pénibilité physique pour une profession, on peut alors penser qu’il est un bon indice de la mesure avec laquelle une activité professionnelle peut abîmer le corps. Pour vérifier cette idée, nous pouvons mettre en regard les taux d’accident du travail présentés ci-dessus avec la mortalité de chaque profession :

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Dans ce graphique, l’axe horizontal indique les taux annuels d’accident du travail, et l’axe vertical la mortalité. Sur ce dernier, plus l’indice est élevé, plus la profession présente une mortalité élevée (le 1 signifie simplement la moyenne belge) [9]. Une relation étonnamment claire entre le nombre d’accidents du travail et la mortalité se dégage : plus les accidents du travail sont nombreux, plus la mortalité est élevée [10]. Lorsqu’on parle d’inégalités sociales de santé, on invoque généralement le plus faible niveau d’éducation des classes populaires pour les expliquer. Il s’agit d’une explication souvent misérabiliste renvoyant les pauvres à leurs « manques », notamment en termes d’éducation et de bonnes pratiques (alimentaires, sportives…) pour préserver leur santé. Les résultats présentés dans cet article permettent de se décentrer de cette vision, en montrant que les classes populaires effectuent aussi les travaux les plus dangereux pour leur intégrité physique, si l’on se réfère aux taux d’accidents du travail. Les résultats resserrent ainsi le faisceau de présomption concernant la contribution des inégalités de pénibilité dans le travail sur les inégalités sociales de santé.

Les effets du travail sur la santé : un enjeu politique

Lors des débats récents sur la pénibilité du travail au cours des discussions sur la réforme des retraites en Belgique, la fédération patronale (le FEB) affirmait que la pénibilité au travail est une question personnelle, rejoignant la conception selon laquelle la santé est une question individuelle :

La perception de la ‘lourdeur’ varie fortement d’une personne à l’autre et en fonction du statut ou du contexte dans lequel on travaille ou on est actif. Comment se fait-il que ce qui est lourd pour un individu ne l’est pas pour un autre ? Comment expliquer que certains travailleurs n’en peuvent plus, alors que certains pensionnés sont plus actifs que jamais ? Cela dépend beaucoup de votre expérience et de votre cadre de référence personnels. Et n’oublions surtout pas le rôle positif du ‘travail’. C’est important si nous voulons que les gens aient envie de continuer à travailler. [11]

Au vu des écarts significatifs et systématiques entre professions présentés dans cet article, cette vision individualiste n’est absolument pas réaliste. Un système social juste devrait largement prendre en compte ces différences. Ce n’est malheureusement pas ce qui est envisagé par certains acteurs. Pour la fédération patronale belge, par exemple, si la pénibilité du travail est prise en compte, ce doit être dans un contexte généralisé d’allongement des carrières : « il est important de rappeler que la pension à 67 ans doit rester une règle et la pénibilité, une exception. » Il semblerait au contraire que les différences de pénibilités soient la règle, et non l’exception.

Notes

[1Voir l’article de l’Observatoire des inégalités : « Le travail c’est la santé ? (pas pour tout le monde) » (Joël Girès).

[3Le nombre d’accidents provoquant une incapacité permanente utilisé ici est l’estimation anticipative par la compagnie d’assurance du taux d’incapacité permanente provoquée par un accident du travail. Ces estimations sont envoyées à Fedris (Agence fédérale des risques professionnels), qui en publie ensuite des statistiques : https://fedris.be/fr/publications. Cette estimation n’est disponible que pour le secteur privé ; dans le secteur public, l’assureur est bien souvent l’employeur, et ce dernier n’envoie pas cette estimation à Fedris. Pour estimer les accidents graves, je considère donc aussi les accidents du travail ayant provoqué une incapacité temporaire d’au moins 6 mois, donnée disponible pour le secteur public.

[4Gilbert Mury, Le sang ouvrier. Les accidents du travail, Éditions du Cerf, Paris, 1974.

[5Afin de ne pas être trop soumis aux aléas annuels, 6 années ont été compilées pour le secteur privé (de 2013 à 2018) et 5 années pour le secteur public (2012-2013 et de 2016 à 2018). La plupart des données sont disponibles sur le site de Fedris (https://fedris.be/fr/publications), et certaines autres m’ont été fournie par Fedris – un grand merci à Gilles Cornez pour son aide.

[6Pour calculer un taux d’accident, il faut rapporter le nombre d’accidents à l’effectif total par profession. Ce dernier a été estimé grâce à l’Enquête sur les Forces de Travail de 2019. Un grand merci à Astrid Depickere de Statbel pour son aide. La nomenclature utilisée ici est la classification ISCO à deux chiffres de 2008. J’ai renommé les intitulés des catégories pour les rendre plus clairs. Les catégories avec trop peu d’effectifs au dénominateur sont éliminées.

[7La liste des maladies professionnelles reconnues par Fedris est disponible ici : https://www.fedris.be/sites/default/files/assets/FR/Documentation_medicale/Listes/liste_belge_des_maladies_professionnelles_0.pdf

[8Par exemple, les cadres, plus sujets au burnout que les autres catégories, sont aussi ceux qui ont l’espérance de vie la plus élevée.

[9Voir : 317

[10Les données sur la mortalité proviennent du recensement de 2001. Voir l’article de l’Observatoire des inégalités : « Le travail c’est la santé ? (pas pour tout le monde) » (Joël Girès) pour plus de détails. La différence avec ce dernier article est que la sur/sous-mortalité n’est calculée ici que pour les salariés et à travers la nomenclature ISCO, afin d’être appariée avec les taux d’accident du travail. Une régression linéaire a été pratiquée sur le nuage de point. Il faut noter que pour avoir une relation linéaire, c’est la racine carrée du taux qui a été utilisé (même s’il apparaît dans sa forme originale dans le graphique). Le coefficient angulaire de la droite de régression est significatif à p < 1 x 10-7 et le R² du modèle est de 0,65.